Notre-Dame de Cahuzaguet, une église pas vraiment comme les autres

Notre-Dame de Cahuzaguet, une église pas vraiment comme les autres

Visite de l’église de Cahuzaguet à Saint-Grégoire
L’église de Cahuzaguet présente un aspect sobre et « militaire ». Sur sa plate-forme, le bâtiment domine la rivière que les crues n’ont jamais touché et ouvre une route qui mène au plateau. Le talus semble le résultat d’un aménagement à une époque indéterminée.
La hauteur de l’édifice au sud est de sept mètres.
La petite église de Cahuzaguet sur la commune de Saint-Grégoire souffre d’un manque d’archives. Une bonne partie de celles-ci auraient été brûlées selon les propos de Francis Lacrampes (1). Avec sa haute stature, elle ne manque jamais d’étonner les promeneurs.
Jadis (2), elle fut le coeur d’une paroisse dont il reste encore quelques bâtiments pour la plupart à l’abandon. De cette paroisse témoigne assez bien le cadastre dit « napoléonien ».
Connaître l’origine du bâtiment relève de la gageure. Mais permettons-nous quelques hypothèses sur sa genèse et son évolution au cours des siècles. 
Localisation de l’église et du village au début du XIXe siècle. Un détail : on remarquera que la route qui passe à présent contre le cimetière était un peu plus au nord. Source: Archives Départementale du Tarn (plan cadastral)
À l’abri des crues, elle est installée sur un palier aménagé en hauteur presque contre le versant. À peine laisse-t-elle passer le chemin qui monte à Saint-Grégoire par Lacalm et Castelrouge.
Des matériaux du cru

Elle présente un aspect austère et l‘absence de revêtement à l’extérieur permet quelques observations. Elle est bâtie en moellons de schiste noir et gris mais aussi en rhyolite des alentours. Il y a très peu de galets de la rivière. Les moellons sont juste équarris allongés en lit pour s’approcher d’un appareil régulier. Ils révèlent des couleurs différentes selon la lumière du moment. Les joints sont incertains et comblés, il n’y a pas longtemps, par un liant épais.Très peu d’autres roches sont utilisées comme le grès ou le tuf, même pour les chaînages d’angle. Sauf exception (comme « bouches trous »), pas de brique non plus.

La simplicité prévaut

Orientée, c’est une nef unique. Donc sans transept. Tout en modestie, l’édifice s’ouvre actuellement par un porche au nord qui, comme souvent, ne révèle pas d’aspect très ancien. Le portail d’entrée a l’honneur de douze pierres de taille en grès. C’est une voûte en arc brisé peu harmonieuse à sa base qui ne révèle pas un côté roman.
Au sol, la probable table d’autel bien que rien ne puisse le confirmer. Le porche en tuile à l’imposante charpente ne revêt pas un caractère très ancien.
Bien que ce soit difficile à envisager, la tradition orale veut que l’on ait installé au sol la dalle de la table d’autel. Taillée d’un bloc dans un matériau difficile à définir, elle est polie par les piétinements. Très abimée, sans moulure, elle est percée d’une cuvette rectangulaire ou d’un trou (3).


À l’est, le chevet en hémicycle était percé de trois fenêtres comme c’est la tradition, dont deux en arc plein cintre. Une, la plus à l’est, fort modeste est bouchée par des briques. Parce qu’elle n’a pas été retouchée, elle est de facture plus ancienne que les deux autre sur les côtés, surtout au sud, où elle a été agrandie. Deux contreforts épaulent le mur du chevet sans décor.
Vue du chevet en hémicycle typiquement roman avec visiblement des campagnes de réhaussement. Trois fenêtres comme il fréquent.

Une étroite fenêtre obturée avec des briques éclairait le chevet. On remarque le linteau monolithique qui existe au-dessus et qui a été entaillé dans l’axe de la fenêtre pour donner (un peu) plus de lumière. « 
Au sud, donnant sur le Tarn, le mur gouttereau, tenu par un solide contrefort, est percé de  deux fenêtres très hautes, plein cintre. Chacune d’elles est surmontée d’un linteau monolithe. Elles éclairent actuellement le haut de l’édifice au niveau de la tribune. De l’intérieur, les embrasures montrent qu’elles sont de conception romane.

Les deux étroites fenêtres méridionale, sur le haut,  pour éclairer le bâtiment. Elles n’ont jamais été des meurtrières, comme on peut le lire ici ou là. Une génoise couronne le bâtiment. Depuis quand ?

Une porte à arc plein cintre ouvrait plein sud le mur gouttereau. Elle est aujourd’hui obturée.
Le pignon, à l’ouest, comporte une petite porte très semblable à la première. 

 

Petite porte obturée du mur gouttereau sud. Elle pose question quant au cheminement aux époques anciennes

Domine de quelques mètres un clocher doté d’une fenêtre étroite à l’ouest et d’une fenêtre plus large au nord vers la montagne. La visite de l’intérieur de ce clocher montre une étape de construction à part.
Le toit est actuellement couvert de lauzes d’époques différentes. Elles sont plus récentes au-dessus de la nef, plus anciennes sur le chevet.
Visite intérieure

Un enduit blanc à la chaux recouvre les murs. Aussi, est-il difficile d’observer le cas échéant des étapes de construction. 

L’intérieur se résume à une nef charpentée et une voûte en cul-de-four qui couvre l’abside au chevet. Dimension de la nef : 7, 40 m de long pour 4, 50 m de large. Enfin, une tribune en bois couvre la partie ouest.

L’aspect remarquable car typique du roman méridional primitif tient en ces voûtes outrepassées. Pour dire plus simplement, l’arc qui ouvre l’abside est en forme de fer à cheval (4)Cet aspect tient à une maîtrise imparfaite de la technique de construction des voûtes. 
À noter que c’est aussi vrai pour le plan même du chevet. Tout porte à le croire mais sans relevé planimétrique, il est difficile de le démontrer.
Il n’est pas impossible d’envisager que cette église ait été construite en deux temps, comme on peut le constater sur la photo ci-dessous. D’abord, le chevet, vers la fin du Xe siècle,  où l’arc repose sur des tailloirs différents de ceux qui supportent l’arc faisant la jonction avec la nef, construite dans un second temps dans le courant ou à la fin du XIe siècle. Il ne faut pas perdre du vue que les moyens n’étaient pas ceux d’aujourd’hui et, à l’origine, que nous soyons en présence d’un oratoire, bien souvent privé, qui deviendra église paroissiale sous la pression du pouvoir diocésain. À cette hypothèse de deux étapes de construction s’ajoutent les dimensions des fenêtres: extrêmement étroites au chevet, beaucoup plus larges dans la nef, donc plus récentes. De plus, la titulaire mariale est aussi un gage d’ancienneté.

Schéma d’une voûte outrepassée
Vue de la tribune, la voûte à arc plein cintre resserrée vers la bas est dite « outrepassée »à la jonction de la nef et du chevet.

La visite risquée (5) de la tribune et de la charpente qui protège la cloche n’apporte pas d’élément particulier d’interprétation. Il ne semble pas que la nef de l’église ait subi un exhaussement à une époque comme maintes églises de la région (6).
La nef semble avoir été construite sur 7 m de hauteur lors du projet initial. Seul le clocher fut ajouté après.

Vue de la tribune. Il est dangereux de prendre les escaliers pour accéder à la toiture. Les charpentes sont à restaurer.
L’intérieur est aménagé sans aucun souci de mise en valeur patrimonial, c’est bien le moins que l’on puisse écrire (carreaux en ciment bas de gamme au sol, table d’autel en mélaminé).
L’église de Cahuzaguet a été habillée maintes et maintes fois et les décors n’ont pas grand chose à voir avec le roman. Elle est dépourvue de sculptures post XIXe siècle à deux exceptions prés: un bénitier hexagonal inscrit qui remonterait au XVe siècle et une Vierge sculptée du XVIIe siècle dite « Statue de Notre Dame des Anges ».

 

Le bénitier en grès encastré dans le mur présente deux visages tournées vers l’extérieur. Celui d’une femme avec coiffe passablement effacé  et d’un homme à bonnet. A noter que les photos de Bernard sont remarquables.

Un tableau installé au sud réserve une bien belle surprise. Il s’agit  d’une toile du milieu du XVIIe siècle montrant un calvaire réunissant le Christ, la Vierge et saint Jean. L’œuvre est signé Louis Bourdelet. Elle était destinée aux consuls d’Albi. En bas de l’œuvre, on voit peinte la partie ouest de la ville avec la cathédrale au XVIIe siècle.


À gauche, le cartouche des armoiries d’Albi; à droite, quelques éléments caractéristiques de la ville. Certains ont disparu comme l’enceinte ou l’église Sainte Martiane.


On remarquera à l’occasion que le rempart version XVIIe est sans machicoulis, ni meurtrières. Pas de créneaux, ni de merlons.

Un cartouche présente les armoiries de la ville avec la crosse de l’archevêque.

En guise de conclusion

Le titulaire, le chevet en hémicycle, le plan à nef unique, un voûtement réservé au choeur, des fenêtres à embrasement simple, des linteaux monolythes à l’extérieur, l’arc outrepassé  du chevet font de cette église rurale peut être du tout début XIe (voir même avant pour une partie) un témoin unique d’un mélange d’influence entre le Rouergue roman et les formes méditerranéennes.

Puisse nos observations servir un jour de bases à des investigations plus poussées. Cette église le mérite. Un plan reste à dresser notamment pour les arcs et des travaux de réaménagement à mener. Une extrême attention doit être portée sur le cimetière qui peut révéler des sarcophages.


Remerciements à Francis Lacrampes pour sa disponibilité et sa confiance lors de nos visites.

Notes

(1) – Plus de registre paroissial. Reste à éplucher d’autres documents plus généraux sur Saint-Grégoire où des mentions peuvent apparaître. Il y « aurait » des archives à Montpellier. Une mention est faite du lieu au XVe siècle. Pour l’anecdote, une légende veut que du vin de Saint-Grégoire fut offert au Camp du Drap d’or quand François premier rencontra Henry VIII, roi d’Angleterre en 1520. C’était vers Calais.

(2) – Jusqu’à la Révolution au moins. 

(3 – Cette dalle peut tout aussi bien – de part sa taille –  être une pierre tombale.

(4) – Marc nous précise que dans cette lignée bien qu’un peu différent, il exista très tôt un art mozarabe caractéristique par la forme de ses voûtes.
Voici deux jalon de l’art mozarabe en France. Le plus au nord, celui de Saint-Julien de Brioude en Haute-Loire, que j’ai visité il y a une quarantaine d’années et toujours pareil, daté des XI-XIIe siècles.
Puis la chapelle de Saint-Michel de Sournia, en 66, du Xe siècle. Elle est en pleine nature et partiellement ruinée. Elle a été bien restaurée à ce que je vois sur les photos depuis ma visite il y a bien 40 ans aussi.

(5) – Le bois est vermoulu.

(6) –  Il n’est pas impossible qu’elle fut intégrée à un fort villageois dont Cédrice Trouche-Marty a dressé un inventaire mais son aspect fortifié semble bien antérieur encore. Peut être dés sa conception.

Bibliographie sommaire

Marcel Durliat, Haut Languedoc roman, Zodiaque, 1978
Victor Allègre, L’art roman dans la région albigeoise, Albi, 1943
Geneviève Durand, Les églises rurales du premier âge roman dans le Rouergue méridional, Archéologie du Midi médiéval, Vol. 7, 1989
Jean-Claude Fau, Rouergue roman, Zodiaque, 1990

Le tabernacle en bois orné et le plat à quêter avec des inscriptions ont disparus. 

 
 
 

Saint-Michel de Lescure

Saint-Michel de Lescure

Visite de Saint-Michel de Lescure-en-Albigeois
Le samedi 1er octobre 2016 
Secteur : Albi
Commune: Lescure-en-Albigeois
Météo : chaud, beau temps après des ondées passagères
Participants : Régine, Franck, Charlette, Bernadette, Marc, Bernard, Christophe, Louis, Jean-Claude, Martine, Jean-Pierre et Thérèse Beaucourt  

Sites visités : ancien prieuré Saint-Michel et église de Cahuzaguet (la visite de cette église sera traitée ultérieurement)

Voitures : Franck, Bernadette, Jean-Claude et Jean-Pierre

Peinture de Henri Gourc en 1944 tirée de l’ouvrage A. Flauraguet, Lescure-d’Albigeois, Albi, 1965

Aux origines de Saint-Michel de Lescure

L’église Saint-Michel de Lescure est certainement l’un des fleurons le mieux conservé de l’art roman dans le département du Tarn, avec la collégiale de Burlats, mais celle-ci est partiellement ruinée. Issu très probablement d’une chapelle cémétériale, pour christianiser une nécropole païenne, comme s’était fréquemment le cas à l’époque du haut Moyen Âge, ce lieu de culte tombe dans la main de l’abbaye bénédictine de Saint-Michel de Gaillac à la fin du Xe siècle. Cette église extra muros, classée au titre des Monuments Historiques en 1883, n’a jamais été une paroissiale, cette dernière étant située dans le bourg de Lescure-d’Albigeois. À partir de 1812, nous savons que l’église est uniquement réservée aux services mortuaires.

 


Sur cette photographie de 1895, on remarque(entouré en rouge) un sarcophage à découpe céphalique, donc tardif, déposé à gauche du portail.
Cela conforte l’hypothèse de l’origine de cette église comme chapelle cémétériale, à l’emplacement de la tour-clocher, pour christianiser une nécropole païenne au VIIIe ou au IXe siècle.


Une construction par à-coups


Sur le plan géopolitique, l’Albigeois vient en dot au roi Robert II le Pieux, fils d’Hugues Capet, par le biais de son union, vers 1003, avec Constance d’Arles, fille du comte de Toulouse.  Le roi a des relations plus que tendues avec son ancien précepteur, Gerbert d’Aurillac, devenu entre temps pape sous le nom de Sylvestre II, qui a failli l’excommunier à cause de son mariage avec sa petite cousine Berthe de Bourgogne. Sous la pression, il est obligé de la répudier en 1001 après qu’elle ait accouché d’un enfant mort-né. Constance de caractère peu commode, est cruelle, intrigante et avare ; c’est elle qui tient les cordons de la bourse royale. Les donations aux ordres religieux eurent directement à souffrir de cette mésentente et de cette avarice. Robert continue de voir Berthe en secret alors que Constance intrigue pour faire monter sur le trône son second fils Robert au détriment d’Henri Ier qu’elle déteste. L’argent revient, petit à petit, sous forme de donations aux abbayes après la mort de celle-ci en 1032, grâce à Henri Ier, qui a fait la paix avec son frère, et qui reprend peu à peu la politique d’aide aux communautés monastiques, mais surtout sous Philippe Ier et Louis VI le Gros, afin de consolider leurs appuis et leurs soutiens dans un royaume bien faible face aux grands vassaux que sont les ducs de Bourgogne, de Normandie qui a des terres en Aquitaine, et le comte de Flandres.

Le monde occidental connait alors une grande ferveur religieuse, qui se traduit par la création de nombreux monastères. Parallèlement au clergé séculier, bien hiérarchisé, trois ordres anciens, mais ce ne sont pas les plus vieux (Basiliens, par exemple) dominent la spiritualité chrétienne. Ce sont d’abord les Bénédictins, ordre auquel appartient l’abbaye de Gaillac, congrégation fondée par saint Benoît  en 529, sur le mont Cassin (Monte Cassino) en Italie, dont la règle est ora et labora, prie et travaille. 
Puis les Clunisiens, en réaction aux Bénédictins, dont les mœurs se relâchent (ils prient de moins en moins et font travailler les autres de plus en plus) est fondée au début du Xe siècle, tout en conservant la règle de saint Benoît, avec une organisation différente : il n’y a qu’une seule abbaye-mère (Cluny) et toutes les affiliations portent le titre de prieuré.
Enfin, arrive plus tardivement, à partir de 1098, et toujours en réaction aux Bénédictins d’origines, les Cisterciens (Cîteaux, Clairvaux) caractérisés par une grande rigueur tant religieuse que dans l’austérité de leurs constructions. Ils sont peu implantés dans le Tarn, avec une seule abbaye entre Castres et Mazamet et une autre à Beaulieu-en-Rouergue dans le Tarn-et-Garonne, fondée en 1144.

La dédicace

Le prieuré reprend la titulature à saint Michel de l’abbaye-mère de Gaillac. C’est un archange très vénéré au Moyen Âge dans toute la France, au même titre que Marie ou Martin. Défenseur de l’ordre et de la morale, il terrasse les forces maléfiques de Satan, représentées sous la forme du dragon. Sa représentation la plus connue est celle de la sculpture qui domine la flèche du Mont Saint-Michel en Normandie

Localisation du prieuré

De cette église prieurale, tout ce que l’on voit en pierre apparente est d’origine (sauf les moellons changés bien sûr). La brique, introduite couramment à partir des XIV/XVe siècles dans les édifices, correspond à des phases de reconstructions ou de réparations postérieures.  Ce lieu de culte n’est que la partie subsistante d’un prieuré qui a accueilli au moins une dizaine de moines selon les sources écrites, ce qui sous-entend une cinquantaine de personnes à loger (frères lais, convers, serviteurs, serfs, etc.). Les historiens d’art voient tous ces bâtiments fonctionnels (dortoir, cloître, cuisines, réfectoire, infirmerie, grange, écurie, etc.), dont plus rien ne subsiste en élévation, situés au nord de l’église. Pour notre part, en l’absence de fouilles archéologiques, nous serons d’une très prudente réserve puisque, en général, l’implantation des bâtiments se fait du côté sud/sud-ouest (Saint-Salvi d’Albi, Saint-Michel de Gaillac, Beaulieu, pour ne citer que les plus proches de chez nous) et ici, plus particulièrement, près de la rivière où devait exister une infrastructure portuaire, destinée à exporter les productions agricoles du prieuré (fig. 1). À l’appui de cette hypothèse, notre ami et collègue Henri Prat, que nous remercions, nous fournit un document écrit – GRAULE, 1895 (1) – que nous citons : … Enfin, pour confirmer encore les preuves que nous venons de citer (- la présence du prieuré -), nous présentons l’existence de fondements de cet ancien prieuré que nous venons de découvrir tout auprès de l‘église Saint-Michel. En creusant dans le cimetière pour faire un caveau familial, on a trouvé à 1,50 m, des murailles de 0,90 m d’épaisseur, construites en pierres et briques. La direction de ces murs va du nord au midi, remonte vers l’est pour revenir vers le nord en partie ; elles auraient enclavé presqu’entièrement l’église. Cette disposition du prieuré monastique nous explique aujourd’hui parfaitement les deux portes latérales qui se voient encore fermées en maçonnerie, mais qui indiquent une communication naturelle entre l’église et le prieuré. Ces deux portes, citées par Henri Graule, sont encore visibles depuis l’intérieur de l’église dans le mur gouttereau sud. L’ouverture, dans le croisillon sud, ne se voit plus à l’extérieur, masquée par les travaux de restauration de la fin du XIXe siècle (fig. 2). En revanche, la seconde issue reste bien présente.

Fig. 1 – Proposition d’organisation de l’espace construit du prieuré, au sud de l’église, en fonction des indices livrés dans l’ouvrage d’Henri Graule en 1895. En romain, disposition au rez-de-chaussée ; en italique, agencement du premier étage (plan Marc Durand)

 

Fig. 2 – Mur du croisillon sud dont la partie basse a été reprise au XIXe siècle. Ces travaux ont masqué l’issue communiquant avec la sacristie mais qui est encore visible à l’intérieur de l’église, près de l’autel de la Vierge (photo Christophe Mendigral).

L’église
 
C’est un édifice parfaitement orienté, dominé par une tour centrale carrée et trapue, autour de laquelle s’articulent les divers éléments de l’église (fig. 3). La construction, si les fondations de la tour-clocher et du chœur sont les plus anciennes — mais seules des fouilles pourraient le prouver — a débuté à l’est par une abside semi-circulaire percée de trois fenêtres. Ensuite le transept et la nef ont été construits.  Nous sommes donc en présence d’une église cruciforme à la fin du XIe ou au début du XIIe siècle. L’argent étant revenu, les moines décident d’agrandir mais surtout d’enrichir la décoration de l’édifice, d’abord en voûtant la nef et en la confortant par des bas-côtés qui servent de contreforts et d’une coupole centrale sur trompe. La construction, mal maîtrisée au niveau du voûtement, s’effondre sous le clocher central, puis dans la nef (fig. 3, centre). Elle ne sera pas reconstruite mais remplacée par une charpente de bois. En revanche, le portail qui ne subit pas de contraintes architecturales résiste à l’épreuve du temps (fig. 3 – 3 et 4).

 

Fig. 3 – Plan de l’église (fond de plan, Association culturelle de Lescure-d’Albigeois)

 

Fig. 4 – Partie haute du portail ouest avec la présence de trois chrismes (photo Christophe Mendigral)

L’architecture extérieure

Nous pouvons nous rendre compte des différentes étapes de construction en comparant la forme des fenêtres des croisillons à celle du bas-côté nord, plus récente. À notre avis, la porte s’ouvrant sur le côté nord correspond sans aucun doute à la « porte des morts » et non à une issue donnant sur les bâtiments prieuraux (fig. 3 – 1).
L’extérieur de l’abside est un morceau de bravoure. Semi hémisphérique, en pierres disposées en moyen appareil régulier, elle est confortée par quatre contreforts plats régulièrement espacés entre lesquels sont disposées trois fenêtres plein cintre. Sous la toiture en tuiles canal court une corniche composée de quatre rangs de billettes disposées en nids d’abeilles, supportée par des modillons sculptés, plus originaux les uns que les autres (fig. 5). 

Fig. 5 – Détail de la frise en nids d’abeilles au chevet soutenue par des modillons sculptés originaux (photo Bernard Ducourneau)

Si on ne possède pas la clé de la thématique de ces sculptures, il est pratiquement impossible de savoir à quoi elles correspondent. C’est de tradition que les maîtres d’œuvre laissaient aux sculpteurs la liberté  de représenter ce qu’ils voulaient sur les modillons. Un chapiteau à godrons, du côté sud-est, qui n’apparaît pas dans la sculpture religieuse avant les années 1080 en Normandie (abbaye aux Dames, Caen), permet d’avancer que la seconde campagne de construction semble impossible à débuter avant cette date (fig. 1 – 2 et fig. 6).

Fig. 6 – Fenêtre du côté sud-est du croisillon méridional, encadrée par des chapiteaux à godrons. L’agrandissement et l’embellissement de cette fenêtre correspondent à la seconde campagne de travaux, bien après 1080 (photo Bernard Ducourneau).

Une porte obturée, sur le côté sud, laisse supposer qu’elle devait correspondre à la « porte des matines » (voir plus haut, le prieuré et fig. 1), permettant aux moines de se rendre dans l’église depuis leur dortoir pour aller prier.

Le portail


Autre œuvre magistrale, le portail tout en pierre, inspiré par celui de Saint-Sernin de Toulouse selon les historiens d’art anciens, mais pas copié, est disposé sur une avancée de trois marches (fig. 3 – 3).  Pour notre part, nous pensons qu’il faut nuancer le propos. Il s’agit d’une œuvre à classer typologiquement parmi les portails sous auvents, comme Saint-Sernin. La comparaison s’arrête là. L’auvent, à un seul versant, sous lequel se distingue une rangée de douze modillons, en alternance avec onze disques solaires verticaux et onze rosaces horizontales, très différent à ce que l’on voit à Toulouse, le protège des intempéries.
À gauche, à droite et au-dessus de la première voussure formée de nids d’abeilles et  de billettes arrondies, figurent trois chrismes (fig. 4 et 7) rappelant l’attachement régional aux vieilles valeurs chrétiennes (2). Dans l’ébrasement, trois voussures plein cintre, richement décorées, encadrent le portail en bois à deux battants. Ces voussures sont soutenues par trois colonnes engagées de chaque côté, surmontées d’un tailloir continu décoré et de chapiteaux sculptés puis des deux piédroits de l’entrée. La sculpture des chapiteaux fait appel aux thèmes classiques du catalogue religieux et au bestiaire de l’Antiquité.  De gauche à droite, nous pouvons voir l’enfer, la tentation, le sacrifice d’Abraham (fig. 8) puis le riche et le pauvre Lazare, l’usurier et la femme dépravée.

 

Fig. 7 – Chrisme disposé sur la partie sud du portail. En plus du X et du P, on remarque l’alpha et l’oméga (le début et la fin de la vie) entre les branches du X (photo Christophe Mendigral)

 

Fig. 8 – Un des chapiteaux du portail ouest représentant le sacrifice d’Abraham. On voit parfaitement Abraham (à gauche) tenant une épée, qui va décapiter son fils, retenu au dernier moment par un ange (à droite) envoyé par Dieu. En bas, le mouton qui sera égorgé à sa place (photo Christophe Mendigral)


 L’intérieur
 
Lors qu’on entre dans l’édifice, on constate qu’il a été restauré avec soin. Ce sont d’abord les arcs doubleaux de l’ancienne voûte qui attirent l’attention. Ils retombent sur des piles  à colonnes engagées au sommet desquelles se trouvent de magnifiques chapiteaux sculptés surmontés d’un tailloir biseauté (fig. 9 à 11). Les thèmes de ces chapiteaux reprennent le vocabulaire de l’Ancien Testament mais on peut y voir aussi un emprunt à l’Égypte ancienne et à L’Antiquité avec les feuilles d’eau, de palmiers, d’acanthes ainsi qu’au bestiaire issu de l’imaginaire. Indiscutablement, une coupole a existée à la croisée du transept, puisque les quatre trompes qui la soutenaient sont encore visibles (fig. 1, centre). Dans le mur gouttereau nord, la porte, très large, permet à deux personnes de sortir de front dans le cas où plusieurs d’entre-elles porteraient un cercueil. Dans le gouttereau méridional, à hauteur d’où se trouvait l’autel de Vierge, le passage obturé, devait correspondre, en principe, à l’issue communiquant avec la sacristie et la salle du trésor (fig. 2 et 3). L’autre, encore visible, à la porte des matines. Mais cela demande à être précisé par un plan des lieux… si on le retrouve un jour !

Fig. 9 – Autre représentation du sacrifice d’Abraham, à l’intérieur de l’église, à comparer avec le chapiteau du portail (fig. 8). La thématique reste la même mais le travail de sculpture est très différent. Ici, la tête du bélier est présentée de face entre Abraham et son fils (photo Bernard Ducourneau)

Fig. 10 – Chapiteau de la nef représentant Daniel dans la fosse aux lions, au nombre de six, qui semblent apaisés (photo Bernard Ducourneau)

Fig. 11 – Chapiteau de la nef représentant les deux jumeaux Jacob et Ésaü faisant la paix (photo Bernard Ducourneau)

La restauration intérieure a mis au jour toute une série de fresques, en particulier dans le chœur en cul de four, où les motifs floraux dominent (fig. 12). Malgré un aspect archaïque, ces œuvres ne sont pas plus ancienne que le XVIe siècle, plutôt même faut-il les dater du XVIIe siècle si on les compare à ce qui existe à la cathédrale d’Albi (3).

 

Fig. 12 – Décor floral dans le chœur, mis au jour entre 1993 et 1994, datant de la fin du XVIe siècle ou du début du XVIIe siècle d’après Mmes Bergès. Il serait une évocation du paradis céleste (photo Christophe Mendigral)

Notes 

(1) – GRAULE Henri (1895), Histoire de Lescure, réédition 2010, Kessinger Publishing, USA, 784 pages
(2) – Le chrisme, formé des lettres grecques X et P (chrestos) rappelle le monogramme que Constantin fit porter à ses soldats, en leur disant que ce signe leur apporterait la victoire avant la bataille du pont Milvius en 312 (in hoc signo – par ce signe… tu vaincras, IHS). Souvent le chrisme est accompagné des lettres alpha et oméga, symbolisant le début et la fin de l’existence.
Plus tard ces trois lettres furent reprisent par l’ordre des Jésuites avec une signification différente : Inri ou Iesus Hominum Salvator.
 (3) – Voir à ce sujet, les travaux d’Élise et Pierrette Bergès.

Bibliographie sommaire

BIGET Jean-Louis, BRU Henri & BARRÈS Alain (1982) – L’art roman en Albigeois, Association pour la sauvegarde du vieil Alby, exposition 1982

DURLIAT Marcel (1962) –  Les chapiteaux et le portail de Saint-Michel de Lescure, Cahier de civilisation médiévale, vol. 5, n° 20

GRAULE Henri (1895) – Histoire de Lescure, réédition 2010, Kessinger Publishing, USA, 784 pages

Marc DURAND
(Illustrations, Bernard DUCOURNEAU & Christophe MENDYGRAL)

 

A Lombers, les cathares frappés d’hérésie

A Lombers, les cathares frappés d’hérésie

Suite à la venue de Pilar Jimènez-Sanchez le jeudi 9 juillet à Lombers, nous est venue l’idée de faire le point sur le fameux « concile »  de Lombers en 1165 et ce qu’on sait des cathares en ce début de vingt et uniéme siècle. Nous nous inspirons largement des propos tenus par notre conférencière sans les reprendre dans leur intégralité (1) mais aussi de sources autres, davantage liés à l’archéologie, celles-là.

Pas loin de 300 personnes à Lombers


Les mille et un noms de l’hérésie

On évoquera sous le nom de « cathares » les hérétiques de l’Albigeois. Cette appellation pratique n’en est pas moins très discutable (2). Entre eux, en Languedoc, les « cathares » s’appelaient « bons hommes », « bonnes femmes ».

Par ailleurs, le sujet reste sensible et ce jusqu’à aujourd’hui. Sept siècles se sont écoulés et il n’y jamais eu – comment dire ? – prescription. Nous dépendons de sources souvent polémiques qui déforment les pratiques et la pensée des cathares. Ce sont celles des inquisiteurs médiévaux dont le parti pris n’étonnera personne (3).
Aussi, sans une critique fine des sources historiques, il est difficile de se faire une idée de ce en quoi ils croyaient, de ce qu’ils faisaient, de ce qu’ils pensaient. Au problème de l’origine des sources s’ajoute celui des historiens qui jusqu’à une quarantaine d’années présentaient le catharisme de façon soit engagée, soit folklorique. Certains voyaient les cathares comme des mages orientaux. D’autres les décrivaient comme des fervents de la cause occitane quand ils n’étaient pas des adeptes de l’ésotérisme. Que d’étiquettes collées ! Toujours pour servir des causes très diverses. Revenons à plus de sérieux.

1165 : face-à-face tendu à Lombers


1165, c’est précisément l’année où naît Philippe Auguste. Nous sommes sous le règne de son père, Louis VII dit « le Jeune ». Il participa à la deuxième croisade au Proche-Orient et, son divorce d’avec Aliénor d’Aquitaine, provoqua le début de la guerre de Cent ans. Mais, ici, en Languedoc bien peu sont au courant des péripéties du règne.


L’évêque d’Albi convoque alors à Lombers des gens qui se font appeler « bons hommes » et qui, apparemment, dérangent l’Église en place. Dans les textes de référence est évoquée aussi, à plusieurs reprises, la secte d’Olivier. Qui est ce fameux Olivier ? Nous l’ignorons (4).

À Lombers est réunie la fine fleur des prélats du Languedoc : l’archevêque de Narbonne, l’évêque de Toulouse, celui de Lodève qui joue le rôle d’arbitre et celui d’Agde. Des abbés aussi : ceux de Gaillac, de Castres, de Saint-Pons, de Saint-Guilhem-du-Désert, de Candeil.
Des laïcs assistent aussi à l’assemblée. Ce n’est donc pas un « concile » à proprement parler. Il y a l’élite de la noblesse : le vicomte de Trencavel, le vicomte de Lautrec entres autres. Le comte de Toulouse est représenté par son épouse et même le roi de France a délégué sa sœur, Constance. Enfin, les seigneurs de Lombers qui protègent les bons hommes sont de la partie. Aucune indication ne précise le lieu exact de la réunion. L’église, la chapelle du château, en extérieur ? Comment savoir ?

Il semble bien que la population était invitée à la tenue de cet arbitrage. Bref, ce jour-là, à Lombers, il y a foule.


Sous une forme accusatoire (5), l’évêque de Lodève, Gaucelm, interroge les bons hommes sur leurs croyances. Ils répondent point par point;  mais, peu après, par la teneur de leurs propos, ils sont jugés hérétiques. Contre eux, les évêques citent des passages du Nouveau Testament. Le débat prend une tournure passionnée


Loin d’être assommés par le sentence et visiblement en colère, les bons hommes répliquent et traitent l’évêque  « d’hérétique», de « loup rapace », « d’hypocrite ».

 

L’évêque, Gaucelm, se défend en arguant qu’il agit avec justice. Le public est alors pris à témoin. Les cathares récitent une profession de foi conforme à la volonté des évêques mais refusent de jurer comme on les y invite. Cette question de l’obligation du serment divise les autorités ecclésiastiques et les cathares (6).

Les voilà acculés à rappeler la trahison de l’évêque d’Albi qui aurait promis l’absence de serment tout au long de l’audience. L’évêque mis en cause dément toute négociation de ce type.
Au terme de l’audience, les cathares sont désignés comme hérétiques. La décision est sans retour à la satisfaction des « grands » présents lors de cet arbitrage. Les chevaliers de Lombers sont sommés de cesser de les accueillir.


Nous sommes à un moment clef où le catharisme se développe, où les acteurs rôdent leurs arguments respectifs. L’évêque tente de placer le milieu rural sous sa tutelle. Deux ans plus tard, les cathares s’organisent à SaintFélixenLauragais où ils tissent un réseau d’évêchés dans la région. Le coupure devient irréversible.


Pauvres du Christ ou Apôtres de Satan ?


Mais qui sont-ils ces hérétiques ? Ils s’appellent «bons hommes» entre-eux ou plus rarement « pauvres du Christ ». Ils contestent les sacrements qui ne relèvent pas des Écritures. Ils dénoncent le laisser-aller des mœurs du clergé et la prétention toute terrestre des prélats. Pour eux, saints, reliques, miracles sont des superstitions infâmes dont il convient de se débarrasser. La croix redevient ce qu’elle a été : un objet de supplice.


Ensemble, ils nient le baptême par immersion. Ils nient la transsubstantiation dans l’Eucharistie, vous détournent de la viande mais aussi de l’acte de chair. Ces hérétiques se réclament du modèle des apôtres et de la loi des Évangiles. Ils rejettent d’ailleurs l’Ancien Testament au profit du Nouveau (7).

On l’aura compris, l’hérésie cathare est toute entière spéculative, plutôt savante que populaire.
Dans le courant du XIe siècle, elle trouve néanmoins un écho auprès des humbles dont le constat est sans appel quand il regarde comment agit son clergé. Que penser de gens qui prêchent un message auquel ils ne croient pas ? Que penser de gens qui ont des mœurs à l’opposé de la doctrine diffusée dans les églises ?

Le vocabulaire qu’utilisent ces humbles est évocateur. Si il y a « une bonne église », « des bons hommes », c’est donc qu’il y en a une mauvaise. Celle de la dîme qui exaspère le monde paysan, celle qui rachète le pardon en monnaie sonnante et trébuchante.


Aux origines du catharisme


Mais d’où viennent ces idées au juste ? Elles sont les fruits d’un contexte historique, économique et religieux tout ce qu’il y a de particulier.


D’abord, c’est une période plutôt faste pour les hommes qui se nourrissent moins mal et parviennent à se préserver un peu mieux des épidémies. Les seigneurs s’emparent du pouvoir aux dépens d’un roi lointain. Ils prennent pour ainsi dire le relai. Ils érigent des castelas. Des petits châteaux dominant de petits territoires. À la tête de leur chefferie, les seigneurs ne sont pas obligatoirement très riches mais le pouvoir, ce sont eux. Plus exactement, c’étaient eux. Les voilà obligés de partager.


La complicité des élites


En effet, avec la réforme grégorienne, les nobles se sentent dépossédés. Car la terre, si elle leur appartient, appartient aussi à l’Église, de plus en plus. Le patrimoine des abbayes s’étend. Entre donations, ventes, engagements, l’Église accroit son emprise sur le sol. Elle se trouve bientôt en concurrence avec les lignages laïcs dont les relations avec l’Église vont se dégrader. Tous les fils de la noblesses ne sont pas prêts à entrer dans les ordres (6).


Pour eux, la richesse de l’Église devient un obstacle et un blasphème. Aussi feront-ils souvent la sourde oreille à l’appel des autorités pour la répression de l’hérésie (9).Ils la soutiendront même et lui fourniront quelques-uns de ces plus brillants éléments comme Pierre Roger de Mirepoix ou Guilhabert de Castres.


Retour vers Dieu et vers Dieu seul


Toute autre, l’effervescence intellectuelle qui règne au XIIe siècle n’est pas sans incidence dans l’émergence des hérésies en Languedoc. Les milieux monastiques portent des idées nouvelles. Par exemple, celle d’un rapport plus immédiat à Dieu et aux Évangiles. Ce rapport passe par la simplification des rites (10). Certains moines comme Guillaume de Nevers en sont les initiateurs infatigables.


La croisade de la parole, première croisade


Bien sûr aussi, le contexte culturel de la terre occitane n’est pas à négliger. La société  est soudée autour d’une langue parlée jusqu’au-delà des Pyrénées et même des Alpes. Une société à la une culture laïque très différente de celle du Nord. C’est celle des troubadours, celle des dames mariées sensibles aux discours des poètes. Une société disposée à prendre une certaine distance envers l’Église instituée.

Inhérente à cette culture proprement occitane, une forme de tolérance est bien en cours. À ce titre, que penser de ces débats, à répétition qui tentent de réconcilier au tout début du XIIIe siècle cathares et Église établie. Celui de Verfeils rapporté par Guillaume de Puylaurent, de Carcassonne, de Montréal et bien sûr de Lombers. Une forme de dialogue s’instaure entre légats cisterciens du pape et ceux qui ne sont pas encore des hérétiques. Pas longtemps. Mais il s’instaure (9)

La situation politique


En dernier ressort, il y a aussi le jeu politique pour le moins complexe dans lequel sont mêlés les cathares (12)


Une situation politique passablement complexe. La région à la veille de la croisade.

Pour faire simple : au sud, le royaume d’Aragon ; le plus en retrait peut-être. L’ambition est d’affaiblir le roi de France et le comte de Toulouse autant qu’il est possible pour grignoter des territoires au-delà des Pyrénées. Au nord, le comte de Toulouse à la recherche d’une cohérence territoriale en avalant les vicomtés des Trencavel. Toujours dans l’ambiguité. La grande hantise du roi de France : que le comte de Toulouse tisse une alliance dynastique avec l’Angleterre. Au cœur, les Trencavel dont la fidelité au comte de Toulouse est loin d’être absolue. Jusqu’à quel point les comtes de Toulouse n’encourageraient-ils pas la croisade pour régler le compte des Trencavel ? Au loin, le roi de France et, bien sûr, le pape se perdent en calculs. Le pape surtout, qui veut étendre son pouvoir via les évêques dans les campagnes.

Chacun avancent ses pions. Les prétentions s’affrontent. Les cathares tantôt profitent, tantôt patissent de rivalités qui, bien souvent, les dépassent. À la religion, se substituent ou se greffent des paramètres politiques.


Il n’y a pas des cathares que dans l’Albigeois


Force est de la reconnaître, la vague d’hérésie touche d’abord l’Aquitaine, le Périgord. Même la Champagne, la Flandre au nord, la Catalogne au sud ne sont pas épargnées au début du XIe siècle. Pour ne parler que de la France actuelle car c’est bien toute l’Europe des Balkans à l’Angleterre qui est touchée. À des degrès très divers, il est vrai.


Une seconde Église


Les cathares font partie de la grande famille des chrétiens, indéniablement. Rien ne les sépare fondamentalement sur le fond. Le Christ est ressuscité. La bonne nouvelle est à annoncer. Il leur faut mériter le paradis. S’il n’y avait ce rejet de l’Ancien Testament, ce rejet des sacrements au profit du consolament (13),


Au bout du compte, bien peu de choses sépareraient le cathare du chrétien. Sur la forme même, les cathares adoptaient un modèle d’organisation conforme à l’Église tel que la définissait saint Paul.


À la tête, un évêque servi par des coadjuteurs et des diacres. Ceux-ci vivent en communautés comme les moines (14). Sans être cloîtrés, ils participent à la vie quotidienne en travaillant (leur seul revenu) et donnent le sacrement en fin de vie à qui le demande. Ils vivent dans le végétarisme et l’ascétisme complets. Ils sont non violents et tiennent des bourgades. Dans la «maison des cathares», tout un chacun peut aller et venir. Les villageois constatent de visu qu’ils vivent dans la pauvreté et le respect. À des heures, ils prêchent de façon démonstrative. Ils prêchent dans le dialecte local . Ce n’est pas là l’une de leur moins belle réussite. Comme fidèles ou « cathardes », les femmes y sont les bienvenues. Femmes ou hommes, souvent, leur exemplarité leur attire la confiance et la sympathie des habitants.


Les sacrements sont réduits à la plus simple expression : le consolament. Autrement dit, une sèche imposition des mains sur la tête. Il est la preuve d’une vie sans défaillance. Pour les simples fidèles, le consolament est donné avant la mort comme une extrême onction.

Le geste du consolament.


Le quotidien à l’époque des cathares grâce à l’archéologie


Cette vie quotidienne dans les villages est mieux connue à la suite des travaux de Marie-Élise Gardel sur le site de « Cabaret » à Lastours dans l’Aude (15), un castrum autrement dit un village fortifié.


Installé sur un versant, non loin d’une rivière, ce village est bâti sur des terrasses aménagées en demi cercle autour de ce qui devait être un tout petit château. Par comparaison, il donne sans doute une idée de ce que devait être Lombers en cette fin de XIIe siècle, à l’époque des cathares.


Presque toutes les maisons sont composées de deux pièces (30-50 m2 habitables). Rien ne permet de distinguer une maison cathare d’une autre habitation. Un étage sur un rez-de-chaussée creusé parfois dans la roche. Les deux lieux de vie sont reliés – sauf exception – par une échelle. Un toit mixte en tuiles et schistes couvre la maison.

 

Une des habitations du site de « Cabaret » dans l’Aude. Remarquons qu’elle est très semblable à celle d’Ambialet dont le CAPA a relevé les traces. Dessin tiré de Marie-Élise Gardel, Vie et mort d’un castrum, Cahors, 2004 

Elle est sombre pour ne pas laisser pénétrer le froid, une seule porte, des fenêtres rares et toutes minces. Elle est enfumée car il n’y a pas – à proprement parler – de cheminée (16).


Le foyer ou les foyers sont à même le sol au milieu de la pièce, généralement la plus basse. C’est la cuisine, la foganha (17) . On s’éclaire d’une chandelle de suif ou d’une lampe à huile. Des bancs, un coffre comme seul ameublement. La table se monte et se démonte sur des tréteaux. 
Pour prendre ses repas, on utilise des cuillères en bois. Gobelet, écuelles sont dans la même matière. Les récipients, plutôt en terre, toujours simples et fonctionnels sont des pots culinaires ou des pots à liquide parmi lesquels la dourne qui stocke jusqu’à 20 litres d’eau.


Le couchage est collectif sur des paillasses. Les parents d’un côté avec les bébés, les plus grands de l’autre. Les anciens et les malades ont droit à une paillasse près du feu.


C’est beaucoup plus dans des villages comme celui-ci que vivaient les cathares et beaucoup moins dans les beaux châteaux d’altitude édifiés, pour la plupart, bien après cette période.

Notes 
(1)Ils seront l’objet d’un prochain article dans une revue.
 
(2) «Cathares», «Parfaits», «Ariens», «Manichéens», «Albigeois», «Patarin», «Publicains», «Tisserands», «Piphles» sont autant de noms donnés par les accusateurs ou par des historiens bien antérieurs au déroulement des faits .Termes choisis qui mériteraient pour chacun d’amples commentaires. Pour résumer, tous visent à dénoncer autant que faire se peut ce que Pilar Jimènez Sanchez préférerait appeler des «dissidents» religieux.
(3) Source unilatéral jusqu’à un certain point car il existe bel et bien des sources proprement cathares découvertes au XXe siècle. En tout et pour tout, trois manuscrits. Celui de Lyon, de Florence et de Dublin. Ils décrivent les rituels en cours à l’époque. Des comptes rendus de prédication existent aussi.
(4) Serait-ce Sicard Cellerier, évêque des cathares d’Albi ?
(5) Mais il n’est pas encore question d’Inquisition bien sûr. Elle naîtra qu’au tout début du XIIIe siècle, une trentaine d’années plus tard. 
(6) Elle est l’objet d’un long développement de Pilar Jimènez Sanchez dans sa thèse. 
(7) Et des Apocryphes.  

(8) Sans compter qu’ils sont de plus en plus nombreux, résultats de la divison des héritages et de la croissance démographique. Rien qu’à Lombers, on compte une cinquantaine de co-seigneurs (ces fameux « chevaliers ») au début du XIIIe siècle. C’est dire…

(9) En Languedoc, à la différence des seigneurs du Nord (Flandre et Champagne).

(10) Pilar Jiménez-Sanchez insiste bien sur les spécificités italiennes où la réflexion est plus élaborée que partout ailleurs et alimente l’œuvre de saint Thomas d’Aquin.


(11) Ces confrontations n’ont pas vraiment lieu dans le Nord de la France.


(12) Sans carte bien difficile d’y voir un peu clair.

(13) Qui s’apparente à une profession de foi monastique d’ailleurs .

(14) Des communautés non mixtes.

(15) Peut-être l’évêché cathare du Carcassès. Un « nid » d’hérétiques selon des sources historiques fiables. Il y a eu d’autres travaux archéologiques sur des villages des XIIe et XIIIe siècles dans la région Midi Pyrénées comme à Flaugnac dans le Lot (fouille de Florent Hautefeuille) ou comme à Montaillou dans l’Ariège (fouilles de Jean-Paul Cazes).

(16) C’est n’est véritablement qu’au début du XIe siècle que les fenêtres vont se développer grâce au parchemin huilé.

(17) Le musée du catharisme à Mazamet a tenté une reconstitution à partir des vestiges d’Hautpoul. À voir.

Dans les centaines et les centaines de livres parus, quelques-uns sont incontournables et permettent une mise au point sérieuse sans être trop difficiles sur le sujet.


BIGET Jean-Louis (2007) –  Hérésie et inquisition dans le Midi de la France, Picard, Paris, 247 pages

BRENON Anne (1997) – Les Cathares. Pauvres du Christ ou Apôtres de Satan, Gallimard, Paris, 128 pages

JIMÉNEZ–SANCHEZ Pilar (2008) – Les catharismes. Modèles dissidents du christianisme médiéval (XIIe-XIIIe siècles), Presses universitaires, Rennes, 454 pages

NELLI René (1969) – La vie quotidienne des cathares du Languedoc au XIIIe siècle, Hachette, Paris, réédition 1989, 297 pages

ROQUEBERT Michel (1999) – Histoires des Cathares, Perrin, Paris, cinq tomes

Les dessins et la carte sont tirés de Pyrénées Magazines, Cathares, 2008


Le triptyque de Yann Roques

Le triptyque de Yann Roques

Il est inimitable.
Les trois conférences entièrement gratuites données par Yann ont rempli la salle du Lo Grifol (Office de tourisme occitan), trois vendredis de cet hiver. Succès complet et expérience à renouveler.  Il s’est penché avec talent sur l’Albigeois antique (des Celtes aux Romains), le vendredi 13 février.  Le vendredi 13 mars, ce fut au tour de l’Antiquité tardive (les barbares), et enfin, les débuts du Moyen Âge, le vendredi 17 avril.

À la portée de tous. 

Il s’est attaché à fixer un cadre local à ses interventions. À combattre les idées reçues aussi. Le pari est tenu et l’expérience à renouveler si l’on en juge par l’attention de l’auditoire et les prises de parole en fin de conférence. Savantes sans être jargoneuses, ni prétentieuses, elles ont fait honneur au CAPA.

À quand un écrit  sur les propos tenus? 


Affluence au Grifol




Diagnostic au Castelviel d’Albi

Diagnostic au Castelviel d’Albi


Belle coupe stratigraphique. Sous le bitume, succession de 4 couches bien visibles grâce aux engins. Anciens sols mais surtout gravats, remblais suite à des démolitions.


À cause de la construction du viaduc autour de 1865, le haut du promontoire a subi  un arasement de près de 5 m sur sa hauteur pour une mise à niveau. On lui a coupé la tête. Il est aussi plus que probable que des remaniements de toutes sortes aient eu lieu avant même la construction du viaduc sans laisser de traces d’archives.

Que dire par exemple de cette maison-forte  dévolue au comte de Toulouse, puis aux Monfort installée  probablement à l’emplacement du Skate Parkactuel ? Avait-elle encore quelque part des assises de la belle maison de Saint-Didier dont nous parle l’évêque Constance en 655 ? Pas impossible, mais comment savoir ? Après avoir été incendiée par les Anglais en 1422, cette maison-forte fut rasée au XVIIe siècle sous Richelieu avec les remparts et les portes de ce qu’on appelait le « Castelviel ».


Quelques certitudes archéologiques, quand même, grâce à la vigilance de l’archiviste départemental d’Émile Jolibois. Lors de l’arasement de 1865, il note à sa façon l’existence de couches protohistoriques et exhume des haches de bronze à talon et à rebord, une pointe de douille et deux poignards. Ensemble, les éléments font plus penser à une «  cachette de fondeur » qu’à un habitat. Ces outils précieux remontent probablement autour de 800 ans avant Jésus-Christ.
Ils sont actuellement stockés au musée Toulouse Lautrec. Sera-t-il un jour possible de les voir ? Rien n’est moins sûr.
Pour l’occasion, Émile Jolibois évoque l’existence de huttes en terre crue.

Moins spectaculaire, il trouva également à 50 cm de profondeur une couche gallo-romaine contenant  principalement 2 monnaies, un peson et une fibule. Des traces matérielles pauvres au regard de la qualité de l’emplacement du site. La faiblesse de cette occupation n’est pas en adéquation avec les restes trouvés plus à l’est vers le « bourg ». Comment l’expliquer ? Émile Jolibois avait comme préoccupation première les objets, beaucoup moins la stratigraphie. A posteriori, il n’est pas facile de comprendre ce qu’il a vu et comment il l’a vu.
Dès lors, il ne faut jurer de rien mais la découverte de niveaux archéologiques en place serait fort étonnante. Par ailleurs, il ne s’agit pas à proprement parler d’un sondage comme l’écrit Albimag mais d’un diagnostic de l’INRAP(2) afin d’évaluer le risque archéologique. Une opération est lancée si et seulement si un intérêt scientifique est prouvé. Sur 1700 diagnostics en 2013, 260 fouilles ont été lancées par l’INRAP(3).

Des tranchées de tailles inégales sont creusées par la pelle mécanique sur plusieurs mètres de profondeur en fonction d’un plan préétabli de recherche. Y-a-t-il quelque part des zones épargnées par les remaniements ? Peut-être ? L’INRAP dira. Nous vous tiendrons au courant.

 Aujourd’hui les engins servent à repérer la présence éventuelle de sols. Décapage jusqu’à une couche stratigraphique sur la photo en bas à droite.

(1) – Pour ne pas parler de « château ».
(2) – L’Institut National de la Recherche Préventive est le seul organisme habilité à mener un diagnostic archéologique sur le territoire français. Un rapport sera rendu au Service régional d’Archéologie. Nous pensons qu’il est public.
(3) – La fouille peut être menée par d’autres organismes ou entreprises.

création blog capa

Dix ans bientôt.
Issu d’une scission de l’ASCA de Jean Lautier, le CAPA rassemble une vingtaine de passionnés, d’amateurs curieux d’archéologie aux connaisseurs expérimentés. Depuis bientôt dix ans (2005), il fait connaître le patrimoine matériel archéologique et historique de l’Albigeois auprès d’un large public.
Ses domaines d’investigation sont larges. Qu’il s’agisse de visiter des sites bien connus à des fins d’inventaire ou d’en découvrir de nouveaux, le CAPA tente de faire le lien entre les archéologues professionnels, les autorités responsables et, bien sûr, les citoyens.
À ce titre, il s’intègre dans un réseau d’associations couvrant tout le Tarn.
Ce réseau est piloté par le Comité départemental archéologique du Tarn.
I
Des choix thématiques ou géographiques ouvrent sur des publications ou des actions de mises en valeur de sites durant les Journées européennes du Patrimoine.
Tour à tour, Ambialet, Lombers, « La Roque » (Saint-Antonin-de-Lacalm) ont fait l’objet de recherches, de sondages et de présentations publiques.
Les castelas, les cupules, les mégalithes, les souterrains ont focalisé l’intérêt plusieurs années durant.
Chaque objectif fait l’objet de sorties sur le terrain à la rencontre du site et des propriétaires.
Les sondages archéologiques ne sont pas exclus mais ils restent exceptionnels. Ils sont à présent réservés à des professionnels et des chercheurs très expérimentés.
Par ailleurs, il s’inquiète du destin des collections privées et des témoignages anciens en matière patrimoniale surtout quand les traces écrites font défaut.
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