Surprises à  Castelnau-de-Levis

Surprises à Castelnau-de-Levis

Compte rendu des découvertes à Castelnau-de-Lévis lors des Journées européennes du Patrimoine des 19 et 20 septembre 2015

Secteur : Cordais
Commune: Castelnau-de-Lévis

Site: la basse-cour du château

Météo: idéale



Affluence record le dimanche pour monter en haut de la tour.

Outre un temps d’échange, les « JEP » sont propices aux rencontres avec des curieux qui nous présentent leurs découvertes (1). Ce sont aussi, plus rarement, un moment privilégié – des heures durant – d’observation des bâtiments patrimoniaux. En la circonstance, le château de Castelnau-de-Lévis où le CAPA (2) constata la présence de pierres bien intrigantes. 
Autant le dire tout de suite, bien difficile d’en cerner la provenance. Il est de tradition de porter au château des pierres ouvragées des environs lors de destruction d’anciennes maisons. Nous devrions dire de « rapporter » puisque celui-ci fut l’objet d’un intense pillage tout au long du XIXe siècle avant son classement sur la liste des monuments historiques en 1909. Aussi, une réserve lapidaire s’est constituée à l’ouest du bâtiment actuelle dans l’ancienne basse-cour.  Elle n’est pas encore complètement enfrichée mais cela ne saurait tarder. Le lieu révèla au moins trois éléments qui méritent mention.


. Un fragment de pied de cuve de sarcophage en calcaire de Cordes.
Le fragment tel qu’il se présente.
 Calcaire lacustre tertiaire typique du Cordais


. En grès et pierre de taille, une marche complète d’escalier à vis portant système pour le scellement. Elle n’a pas le « noyau » caractéristique cependant.

Nous l’avons laborieusement déposée et enfermée dans le bas de la haute tour nord derrière une grille afin que les visiteurs puissent l’admirer.
La marche portant la croix pattée

La marche porte, sculptée en creux sur la face inférieure, une croix pattée inscrite dans un cercle, un peu à l’image de celle des Hospitaliers. Il semblerait que cette marche fut réemployée comme borne mais cela reste à démontrer. 
. Dernière curiosité : en grès, une volumineuse portion d’entablement avec architrave, frise et corniche. Elle est piqueté sur les bords comme abîmée volontairement. C’est le produit d’un bâtiment monumental. Nous n’avons pas pu déplacer la pièce en question. Appartient-elle au château ? Ce n’est pas impossible.
Qu’en est-il de sa présence ici ? Et un mystère de plus à éclaircir.


Notes

(1) Un beau biface entre autres.
(2) En l’occurrence, Franck, Yann et Régine se sont distingués.

Las Planques avant et après le Prieuré

Las Planques avant et après le Prieuré

Compte rendu de la sortie du CAPA du samedi 16 mai 2015
Tanus

Secteur : Pays du Viaur
Commune : Tanus
Météo : frisquet puis beau
Participants : Régine, Sylvane, Claudette, Charlette, Bernard D., Bernard A., Max Assié et Christophe
Sites visités : l’ancien prieuré et le pont de Las Planques

Sites à voir : L’église Saint-Salvy de Fournials à Tanus dont Max  n’a pas pu avoir les clefs.

Un des nombreux dessins d’Edmond Cabié en 1887. On y voit le hameau et son église en ruine vus du sud. À l’époque, le lieu n’est pas encore désert. Une cinquantaine d’habitants se serrent dans les maisons mais le bâtiment religieux menace de s’effondrer. D’ailleurs, déjà la voute de la travée ouest est à terre. Notez l’existence d’un paysage beaucoup plus ouvert qu’aujourd’hui. À Las Planques, on vendange. La rive droite du Viaur est cultivée. Document issu des Archives départementales du Tarn.

Accueillis par Max Assié, une marche s’avère nécessaire jusqu’au bâtiment. Nous parcourons ensemble le site et l’observons sous des angles différents. Reprendre les propos tenus par Max n’aurait guère de sens tant il est précis et riche d’anecdotes dans son ouvrage (1).

Le lire semble la solution encore la plus simple pour se donner une idée de ce joyau de notre patrimoine. Bien évidemment, l’ouvrage ne se passe pas de commentaires, et particulièrement la période de l’origine du bâtiment. C’est la plus compliquée. Période sur laquelle nous allons nous arrêter.

Oui ou non un castelas?

L’histoire est connue. On sait(2) que Didon d’Andouque, possesseur des lieux avec ses cousins(3) reçoit la visite d’un clerc albigeois dit « Déodat » en 1062. Celui-ci lui achète l’église et les terres attenantes pour les remettre peu après à l’une des premières abbaye bénédictine de la région. Nous voulons parler de Sainte-Foy de Conques. Ce n’est pas franchement  une donation mais une vente dont les historiens locaux soupçonnent des clauses qui ne nous sont pas parvenues(4).

Ce type de cession est courant au XIe siècle. Il participe d’un même grand mouvement. Celui de la mise en place en Rouergue et en Albigeois de réseaux de « sauvetés » et de « prieurés » au service de grandes abbayes que sont Conques ou Saint-Victor à Marseille (5). Pour ne parler que des plus importantes avant l’ascension des ordres chevaliers.


Abbayes en concurrence d’ailleurs pour un  guet, pour un pont, pour une route, un carrefour. Durant le siècle des dizaines de chantier sont ouverts pour créer de nouveaux bâtiments de culte. On assiste à une véritable colonisation religieuse des espaces encore sauvages. Après avoir été un enjeu de guerre entre les seigneurs, ils le sont entre les religieux.

Est-ce que le prieuré fut le premier pôle d’attraction ? A-t-il été construit à partir de rien ? Pas sûr. Les moines auraient-ils « hérité » d’une chapelle accolée à un castelas possession des Andouque ? C’est la proposition de Louis Malet (6).
À l’appui de la thèse quelques traces archéologiques comme un fossé sec au bas de l’escalier, des aménagements creusés dans la roche mais surtout un site tout ce qu’il y a d’ idéal au-dessus d’un gué pour contrôler, rançonner, surveiller, dominer.

Cette vue de l’ouest permet de mesurer l’intérêt stratégique du lieu. Le long de l’arête à différentes époques des habitats se sont succèdés. Le cercle jaune correspond à des traces d’habitats excavés.
Photo tirée de l’ouvrage de Max Assié.

Qu’en dire, suite à cette visite ? Il est peu probable au vu du bâti que la construction actuelle ne soit pas toute entière d’origine romane. Il est peu probable aussi qu’elle soit le fruit d’un remaniement de quelque bâtiment préexistant tant son plan révèle une grande cohérence(7) et correspond aux standards régionaux. Cependant, il est indubitable que des habitats et des aménagements excavés aient existé. Ils sont perceptibles au nord de l’édifice autour d’un promontoire rocheux dans la droite ligne de ce que nous connaissons ailleurs. Savoir si ils sont révélateurs d’un castelas est difficile sans un sondage ou, au moins, un débroussaillage de la parcelle.
  
Par ailleurs, la  tranchée de défense au sud ne fait pas de doute à nos yeux. D’une dizaine de mètres de large, un fossé sec servait à isoler le promontoire au midi, promontoire stratégiquement fragile. De par ses dimensions, ce fossé est typique  de ce que nous connaissons à Fontrenard, à Ambialet ou même à La Roque. Cette tranchée n’a pas de raison géologique et des points d’impact, typiques de creusement, sont visibles si on prête attention à la roche


Quelle a été la durée de vie du fort en question ? À quand remonte sa disparition ? Existet-il encore quand fin XIVe siècle (1382) le capitaine Le Bascot dit « Mauléon » s’empare de la « place forte » et y reste presque trois années durant aux dépens des habitants ? Comme il n’est  pas rare, les routiers modifient-ils le plan des lieux pour assurer leurs arrières ? Creusent-t-ils à l’occasion la tranchée ? L’hypothèse n’est pas, non plus, à écarter.

  
Et puis l’église en elle-même, jusqu’à quel point a-t-elle joué véritablement le rôle aussi du château comme le pense Victor Allègre qui voit dans la tour-donjon un nouveau fort à partir de la fin du XIe siècle.


Une vingtaine de maisons au XIVe siècle

Accompagnent l’église des maisons. Elles s’étagent le long de l’arête rocheuse à l’aplomb du méandre durant plusieurs siècles. Les cartes postales que nous montre Max en témoignent. Elles présentent souvent un étage et portaient des lauzes sur les toits aujourd’hui à terre.


Exemple de bâtiment en ruine: le « presbytère » au bas du grand escalier.

Face à l’attrait que constitue le plateau, le village ne peut rien faire. C’est une lente agonie.

Les épidémies du XVIIe siècle, les lourds impératifs d’entretien que constitue la pente entraînent une baisse irrégulière mais inévitable du nombre des habitants. Le dernier y est enterré en 1917. Il s’appelait François Bardy. Ne survivent actuellement que des ruines. Celle du presbytère par exemple avant l’accès au grand escalier. Celle d’un puits aussi(8).

Tant pis aussi pour l’église. Las Planques était un prieuré, réduit ensuite à une simple église. À partir du XIXe siècle on ne parle plus de Las Planques que comme une « chapelle », une église qui aurait perdu sa paroisse(9). Avant même la première guerre, elle est à l’état de ruine.


De plus en plus rares sont ceux qui empruntent le pont de planches.

Un ensemble architectural cohérent

C’est tant mieux ; le bâtiment cultuel a fait l’objet de nombreuses descriptions savantes sur lesquelles nous n’avons pas légitimité à revenir(10)Selon toutes vraisemblances, il a peu subi de reconstruction. Exceptées les voûtes et la toiture(11). Il n’est peut être pas une donnée brute de l’art roman mais présente une belle cohérence de ce qui se fait à l’époque  dans la région : Albigeois comme Rouergue.

Elle rappelle l’église de Perse que nous avons visité à Espalion, il n’y a pas si longtemps et bien sûr celle d’Ambialet, construite, sans doute, un peu avant(12).

On aborde l’église et son clocher par le sud en grimpant un grand escalier bâti.

Elle est épaulée par d’énormes contreforts qui lui donnent l’allure d’une forteresse. Avec un clocher donjon. L’église fait corps avec le roc qui participe de la construction. On le voit bien à l’intérieur.

Trois bandes lombardes se détachent au chevet de l’église et lui donne une certaine grâce. 

Bandes lombardes typiques du premier art roman méridional.

Les bandes lombardes se détachent des murs du chevet. C’est l’un des rares ornements. On remarquera l’assemblage des pierres sans grand souci esthétique. Assises presque régulières avec des ruptures de couches. Tantôt épaisses, tantôt moins. C’est selon la taille des moellons jamais identique. C’est peut-être un indice de reprise. Peu de pierres de taille. Une espèce de gros mortier récent comble les jointures. Le revêtement a disparu. Des sortes de parpaings comblent les vides en guise de joints (cercles orangés).
À l’intérieur, à la différence de Conques, le plan ne comporte pas de transept. La nef et les bas-côté sont suivis de l’abside et de deux absidioles en cul-de-four. Les voûtes et les croisées ont fait l’objet de reconstructions comme nous l’avons souligné toute à l’heure.

Collatéral sud. Remarquez l’étroitesse des bas-côtés, autour de 2 m. Remarquez la présence bien visible de la roche. Deux explications: paresse bien compréhensible ou volonté de mettre en valeur l’élément minéral dans l’architecture ?


Si quelque chose étonne, c’est bien la pauvreté de la décoration. La simplicité partout a prévalu. Pas d’entrelacs sur les chapiteaux par exemple comme il est tellement courant en Rouergue.Tout est fruste et froid. Comme si les sculpteurs ne s’étaient pas déplacés jusqu’ici.

Abside demi-circulaire en cul-de-four. Grande dalles de schistes au sol. Traces d’ornements peints à la fin du XVIIe siècle.

Les arcades en plein cintre qui séparent les travées du vaisseau central et les bas-côté, retombent sur des pils cruciformes. Elles sont assises comme à Conques sur des socles circulaires maçonnés.

Il y a une grande unité dans les matériaux utilisés et peu de trace de reprises. Comme pour le village, les gneiss et les schistes dont nous avons peutêtre localisé une carrière sont à l’honneur. Peu de pierre de taille visible mais des blocs allongés juste équarris, mal joints à assise presque régulière. 

Ce choix laisse place à peu de variantes y compris pour le dallage en grande plaque de schiste qui existe au moins depuis le passage de Charles Le Goux de La Berchère qui évoque un « carrelage » de pierre début XVIIIe siècle.

Trois baies assurent l’éclairage du choeur.

Autres éléments à prendre en compte

Une portion de tombe rupestre au sein de l’ancien cimetière – sur le haut – frappe l’attention. C’est une logette céphalique. Elle est orientée : tête à l’ouest et corps à l’est. Il est fort probable que d’autres tombes du même type aient disparu lors de ceusement d’un chenal découlement postérieur. 


Logette céphalique et trace de creusement. Tombe éventrée par un chenal.


Nous la mesurons rapidement. Cette pratique d’inhumation est calée entre le VIIIe et le XIIIe siècle. Ce qui laisse une large marge d’interprétation mais qui évoque les débuts de l’histoire de notre église. 

Une autre trace de tombe rupestre est visible parait-il non loin de la porte d’entrée. Nous ne l’avons pas vu ce jour-là.

Par ailleurs, une cupule est visible en contre-bas sur la corniche d’un à-pic.


Cupule bien isolée pour être significative.

Au sud, en contre-bas de l’église, Max nous montre la fontaine du Coulet censée guérir les maladies des yeux et de la peau. Elle fut l’objet de dévotions variées.

Max Assié évoque pour finir l’existence du pont et d’un moulin sur la rive gauche du Viaur encore visible à l’époque d’Edmont Cabié. Nous nous rendons sur les lieux pour localiser l’ancien moulin à présent englouti. 

Nous rentrons aussi comblés que fatigués.

Nous remercions bien sûr Max Assié pour sa description aussi érudite que passionnée.


Notes

(1) Max Assié, La chapelle de Las Planques, Grand Sud, 2014 

(2) Si l’on en croit les historiens qui se sont penchés sur le Cartulaire de Conques.

(3) Au Haut Moyen Âge le village porte le nom de « Belmont ». Au XIe siècle, le prieuré s’appelera d’abord  Notre Dame de Belmont. Il est annexé à la précentorie du monastère, la cure était à la présentation du prieur. Il commande une paroisse. Ce n’est que plus tard que l’église portera le nom le nom de « Las Planque » en référence à la passerelle qui enjambe le Viaur un peu plus bas.

(4) Une bulle papale en confirme la transaction en 1153. Dans le balance, il y a fort à parier l’éducation du seul fils de Didon, Pierre qui deviendra un membre imminent de la curie. 

(5) C’est le grand mouvement de la réforme grégorienne en Albigeois.

(6) Nous suivons les propos tenus par Louis dans Archéologie Tarnaise n° 13, p. 86

(7) Encore reste-il à vérifier l’intérieur du clocher qui a subi des rénovations successives.

(8) Des tentatives de classement ont eu lieu pour le village sans réussite. Les parcelles appartiennent à différents propriétaires. Ce qui rend la tâche compliquée. Une politique de rachat systèmatique aurait-elle des chances d’aboutir?

(9) Titre perdu à la Révolution au profit de Fournials.

(10) On peut compter sur Victor Allègre, L’art roman dans la région de l’albigeois, Albi, 1943 et Marcel Durliat, Haut-Languedoc roman, Zodiaque, 1978 

(11) Elle s’effondre carrément entre 1885 et 1887. L’idée court un temps de détruire l’église pour consolider le pont. Edmont Cabié s’en offusque. L’église est classée en 1913 et restaurée durant la guerre dans des conditions difficiles nous raconte Max. Encore aujourd’hui le toit n’est pas étanche et entraîne la présence de flaques suite à des ruissellements. Une campagne de recherche de financement arrive à bout.

(12) Ambialet a subi davantage de « modernisation »post-romanes.

À lire pour plus de précisions (disponible à la bibliothèque du CAPA).


Des signes sans parole : les cupules *

Des signes sans parole : les cupules *

Compte rendu des sorties du CAPA avec Philippe Hameau
vendredi 20 et samedi 21 mars 2015

 Photo d’Emmanuel Bréteau d’une roche à cupules à Evolène (les Mayens de Cotter) dans le Valais suisse. Elle est extraite de l’ouvrage Roches de mémoire, 5000 ans d’art rupestre dans les Alpes, Errance, 2010


 Photo d’Emmanuel Bréteau d’une roche de 250 cupules à Mattie dans la vallée de la Suse en Italie. 
Même référence qu’au dessus. 

Photo Henri Prat. Dalle cupulée de “La Gaugne à Saint-Antonin-de-Lacalm dans le Tarn 
 

Secteur : Carmausin, Ambialades, Monts d’Alban et Villefranchois

Commune : Marsal, Saint-Antonin-de-Lacalm,Tréviens, Mirandol-Bourgnounac, Saint-Jean-de-Marcel, Ambialet

Météo : frisquet mais acceptable mais ciel bien gris pour observer des cupules


Participants 
Journée du vendredi

Jeannie, Yann, Jean-Simon, Charlette, Régine, Louis F, Claudette, Bernard D., Michel P. , Christophe et Philippe H.

Voiture : Christophe, Louis F. Jeannie

Journée du samedi

Bernard A, Charlette, Henri Prat, Louis F., Régine, Claudette, Bernard D., Michel P. , Christophe et Philippe H.

Voiture : Christophe, Louis F et Henri


Sites visités : Puech-Mergou (1 et 2), La Gaugne, Dolmen de Nougayrol, Roque Brune, Font Frèche, Belle Rive et La Grèze


Voitures : Christophe, Louis F, Michel, Jeannie, Henri


Philippe Hameau

La venue deux jours durant de Philippe Hameau du laboratoire d’Anthropologie « Mémoire, Identité et Cognition » de l’université de Nice mais aussi président de l’ASER (Association de Sauvegarde, d’Étude et de Recherche sur le patrimoine du Centre Var) nous a ouvert de nouvelles perspectives en matière d’observation des cupules. Si il s’agissait de mieux comprendre ce qu’elles sont, le pari est tenu. Même si toutes ne sont pas préhistoriques, les cupules ne sont jamais le phénomène anodin d’un berger qui « gratte » parce qu’il s’ennuie, histoire de faire son trou… (1).


Philippe Hameau ne prétend pas détenir la vérité mais tente d’ouvrir prudemment des pistes de réflexion qui sont et seront bien évidemment objet de contestation. Et c’est tant mieux. En tout cas, son érudition, pas seulement préhistorique, mais aussi anthropologique est immense. Elle dépasse l’échelle de notre pays et le domaine de ce qu’il dénomme « l’art schématique ». Elle est d’autant plus remarquable qu’il la partage volontiers. Il l’entretient par une curiosité insatiable. Sa venue à quelques 400 km de ses montagnes provençales n’en est-elle pas la preuve? Je résume ici les propos qu’il a tenus à l’occasion d’échanges informels. Je m’appuie aussi sur l’abondante documentation qu’il m’a livrée suite à sa venue (2). Brièveté oblige, j’espère ne pas trop déformer ses hypothèses scientifiques, ne pas trop exagérer ses convictions. Car il en a. Je terminerai par des pistes de réflexion.

 Philippe Hameau dans le Tarn samedi 21 avril 2015


Une histoire de signes

Des signes, les hommes en font depuis la Préhistoire. Les peintures et gravures rupestres appartiennent à ce registre. Elles précèdent l’écriture (3). Plus ou moins abstraites, elles composent des systèmes de communication dont nous n’avons plus la clé.


Nous l’oublions trop souvent. L’art animalier très réaliste du Paléolithique est souvent combiné à des signes abstraits. Focalisé par la beauté des formes animales, on en oublie les points en ligne, les traits, les cercles qui les accompagnent presque toujours remarquait Philippe Hameau. Il y a comme une sorte de « ponctuation » entre ou sur les peintures ou les gravures d’animaux.


Sans ambiguïté, à partir du Néolithique (4), les expressions graphiques gagnent en abstraction. Les figures animales autrefois hyperréalistes deviennent très schématiques.


Pour faire simple, aux yeux d’une partie des chercheurs dont Philippe Hameau, on relève cinq grandes catégories de signes sur lesquels jouent les spécialistes du Néolithique. L’idole (5), le quadrupède, le signe circulaire du soleil, le personnage masculin souvent en forme de croix et, enfin, la ligne brisée. Autant dire l’éventail des figures est restreint. Formes vivantes ou géométriques, les signes s’associent dans des compositions sur la roche. Parfois, les signes sont isolés. Ensemble, ils portent un sens que partageaient les auteurs et les observateurs à l’époque préhistorique, une sorte de code visuel. Et ce n’est pas une mince affaire de le décrypter !
Les cinq figures caractéristiques du Néolithique final : idole, soléiforme, quadrupède, le personnage masculin et la ligne brisée
 

Sur la roche, la cupule fait partie de ces signes comme les points (6) peints dans les grottes tout au long de la Préhistoire. On peut la classer dans les «soleils». N’est-ce pas un point sans rayon, après tout ?


Particularité des cupules, ce sont souvent les seuls signes exprimés dans un périmètre.


La cupule est souvent creusée par percussion. Elle est hémisphérique mais on relève maintes fois une légère asymétrie à l’ouverture.


Deux sites permettent une réflexion approfondie sur le sujet. Celui de “Maraval” à Collobrières dans le massif des Maures (Var) et celui du “Signal de la Lichère” à Branoux dans le Gard. Ils sont emblématiques des interrogations sur les cupules mais il y en a d’autres bien sûr.

Les dallettes de “Maraval”


En altitude, le site de “Maraval” exposé au sud consiste en une suite de blocs schisteux en chaos sur un versant. Plutôt sur le haut. La position des gros blocs cupulés a pu être  légèrement modifiée depuis la Préhistoire soit de façon naturelle soit par les hommes. La question n’est pas tranchée.

On a découvert ces cupules suite au débroussaillage d’une société de chasse. Il y a de quoi étonner. Philippe Hameau décrit avec minutie un rocher à 35 cupules (ci-dessous), un autre, très proche, à 10 et deux autres inférieurs à 3. Étant donnée la nature plutôt fragile de la roche, les cupules devaient être plus nombreuses. Le temps faisant son œuvre, les mieux creusées sont restées, d’autres ont du progressivement s’émousser voire même s’effacer suite à des desquamations (7).

Relevé du grand bloc cupulé de Maraval(Collobrières)




Les cupules sont en position dominante dans le paysage. Leur taille et profondeur varient. Un fin sillon relie quelques-unes d’entre elles en haltère. À l’évidence, les plus grosses cupules sont sur des replats. Elles présentent ainsi un accès et un stationnement plus faciles.


Très intéressant, on note la présence d’une cinquantaine de « dallettes » au sol. De minces pierres de petites tailles (15 cm) portant parfois des perforations centrales ou des échancrures sur les bords comme il est visible ci-dessous. On n’a pas trouvé leur lieu d’extraction (8), ni une explication quelconque à leur présence.

Le site n’a pas été sondé. Il est possible que d’autres dallettes soient sous le sol à présent. Ces dallettes ont-elles un lien avec les cupules ?



Dallettes de « Maraval«  à proximité des cupules

Enfin, le site de « Maraval » domine une mine de cuivre. Dans le Massif des Maures, on note la présence d’exploitations depuis l’époque romaine, peut être même avant.

Sur la même commune de Collobrières, décidément riche en gravures, avait déjà été découverte une pierre gneissique portant 80 cupules.

Dans un col, au tournant d’un chemin, on remarqua sur cette pierre la présence de canaux creusés. Notamment un, occupé par un filon de quartz. De la matière minérale a été prélevée (9).

Par ailleurs, un travail au burin, des aménagements de nature anthropique sont visibles à différents points de la roche. Ils sont discrets mais indiscutables.



“La Lichère”, un véritable sanctuaire en lien avec les cupules


Nous sommes cette fois dans les Cévennes. Les rochers schisteux ornés occupent les rebords d’une crête qui domine la vallée du Gardons à presque 900 m d’altitude. Les zones dénudées offrent à la vue plus de cent cinquante cupules mais aussi des arceaux de taille différente. L’association cupule/arceau comme à “Puech Mergou” n’est donc pas exceptionnelle (10). Nous en reparlerons.


Les signes sont disséminés sur les rochers alentours non sans une certaine organisation, disons « une fréquence » en rapport avec le sommet. Plus on se rapproche, plus ils sont nombreux et ostentatoires. Je cite Philippe Hameau :« L’exubérance de la décoration s’accroit avec le sommet » avant de diminuer à proximité immédiate de celui-ci. Quelque part, il y a une régle.


Par ailleurs, la présence des arceaux est plus fréquente au sommet que sur le versant. Bref, l’iconographie évolue en intensité et en nature selon son emplacement dans la pente.
Présence des cupules et des arceaux dans un secteur de la Lichère

À plusieurs reprises, les cupules s’associent, s’imbriquent aux arceaux et ce de différentes façons (11). Parfois, ensemble, ils se juxtaposent, parfois, ils fusionnent. Toute une palette de formes est possible dont Philippe Hameau dresse soigneusement l’inventaire. Il arrive que les signes soient ébauchés ou « contractés » sans être achevés. C’est toute une grammaire qui s’offre au regard.


Car il y a bien sûr un sens à donner à ses gravures. Quel est-t-il ? Connaître la chronologie fine des moments d’exécution pourrait nous aider. Autrement dit, qui de l’arceau ou de la cupule était avant ? Vous comprenez que ce n’est pas demain la veille que nous trouverons la réponse. Le point( cupule) placé après ou entre les branches est-il un signe qui distingue l’idole par une expérience, une qualité particulière à un moment donné ?


Par ailleurs, il est intéressant de voir qu’il y a parfois une échancrure de l’arête du support rocheux comme si une cupule trop proche avait fait craquer la roche. On pourrait croire à un accident mais le cas se répète.

Autre détail, et pas des moindres : le site en question est riche en dolmens (11). La convergence entre structures sépulcrales et cupules est ici remarquable.


Eau et cupules


Pour résumer. Les sites à gravures sont plutôt accessibles. La station idéale, c’est un point dominant plus que culminant, un lieu que l’on puisse voir et d’où l’on peut voir. C’est la moins mauvaise formule que j’ai trouvée. Sur les lieux, le poste choisi prête à contemplation le plus souvent. Il est très rarement exposé plein nord mais laisse place à une large palette de possibilités.


Les blocs délibérément choisis sont souvent solidaires du substrat rocheux, rarement erratique comme à “La Gaugne”. Les cupules sont encore sur les dalles de couverture des dolmens (12), type Nougayrol ou Crespin si mes souvenirs sont bons.


Ce sont les faces supérieures des rochers qui ont la prédilection des néolithiques qu’elles soient à l’horizontal ou à l’oblique. Presque jamais à la verticale. Etant donnée la configuration de l’espace, difficile de ne pas penser à un ou des « autels » pour utiliser un vocabulaire religieux. C’est d’ailleurs une qualification recevable pour Philippe Hameau.


Les fouilles et sondages autour des lieux à cupules sont pour ainsi dire inexistants. Ils sont difficiles, il est vrai. Sur les hauteurs, la roche affleurent, les sols sont maigres. Pour l’instant, il ne semble pas que les aires à cupules aient été des zones d’habitats pérennes. En revanche, la présence de dolmens aux abords n’a rien de vraiment exceptionnel. Riche de son expérience dans le Sud de la France et l’Espagne, Philippe Hameau parle de sanctuaire où des rites de passage auraient été effectués. Il établit même toute une grammaire à partir des fréquences, des symétries, des contractions de signes. Il développe la théorie de la «double idole». La peinture comme la gravure vient à l’appui de ses thèses (13). 

Autre observation et pas des moindres. Pour Philippe Hameau, les lieux à gravures ou peintures néolithiques sont conditionnés par l’élément liquide. Non que les lieux soient forcément à proximité directe de torrents, de rivières, de sources mais leur disposition invite à réfléchir plutôt sur l’accueil de l’eau du ciel ou des eaux souterraines( 14). Les aires à cupules présentent souvent des dispositifs complexes pour accompagner les ruissellements. Des mises en scène, des mises en réseau s’étalent sous nos yeux dont nous éprouvons le plus grand mal à comprendre les logiques. Les cupules selon leur diamètre servent de réceptacles, de bassins, de déversoirs. Toute une typologie de formes a été mise en place.


Perspectives tarnaises, à présent


– En dépit des impressions, les cupules sont fragiles. Ils faut en prendre soin, notamment lors des « nettoyages ». Ce sont des archives à ciel ouvert qu’il faut s’empresser de protéger.

– Il n’est guère de sens qu’on puisse donner à une ou deux cupules isolées.Tout bien considéré le corpus tarnais est riche en sites mais ceux-ci ne présentent pas de grande concentration de signes à graver. Tout au moins au point de se lancer dans une étude approfondie dans l’immédiat. 

Déboiser, démousser quand il est possible permettrait d’étoffer peut être un corpus pour un site précis. Mais tous ne se prêtent pas à ce genre d’entreprise facilement. Loin s’en faut, vous le savez.

– Bien prendre conscience que plusieurs générations de graveurs du Néolithique à nos jours élabore un palimpseste aux allures bien complexes. À force d’expérience et d’observation, il est parfois possible de cerner les signes les plus anciens. Ils sont au dessous des plus récents. Ils répondent à des logiques bien particulières nous l’avons vu.

– L’observation des cupules en réseau à la lueur du travail de Philippe Hameau permettrait peut être de confirmer ou d’infirmer la « théorie des jeux d’eau ». Entre autres, les cupules peuvent-elle jouer le rôle de réceptacles à un élément liquide ? Il n’y a qu’à essayer… Avant même, mieux observer les associations de signes et donner les plus fréquents.

– Un regard sur les liens entre les cupules et les statues menhirs soit qu’elles soient carrément sur la statue soit qu’elles soient à proximité est nécessaire. Michel Maillé, lui même le reconnaît dans son ouvrage de référence de 2010 : Hommes et femmes de pierre du Rouergue et du Haut Languedoc.

L’exercice peut se faire même de façon livresque.

– Quant aux liens entre les cupules et les gîtes de matières premières (silex, argile, quartz, cuivre) dans notre région minière, ils sont non seulement possibles mais aussi envisageables à étudier et déjà fertiles.

– Enfin, mieux regarder les abris et parois rocheuses dans notre territoire d’investigation afin de déceler d’éventuelles peintures néolithiques. Même si elles sont plus nombreuses à l’est du Rhône, ma visite toute récente de sites espagnols dans la sierra de Guara m’encourage à penser qu’il n’ y pas de raison de désespérer… J’en parlerai avec Bernard Valette qui actuellement répertorie les abris sous roche fortifiés dans le Tarn dans une optique plus médiévale, il est vrai.


Dans un toute autre domaine, partout, les graffitis sont à observer. Ils témoignent d’une action des hommes qui répond à des logiques intéressantes. 

Notes

 * Pour reprendre la belle formule de Jean Abélanet


(1) À ce propos, Gillaume Lebaudy dresse un bilan intéressant de ce que font ou ne font pas les bergers quand ils sont seuls lors de l’hivernage du XVIIIe siècle à nos jours en plaine de La Crau.

(2) Entre autres travaux dont Philippe Hameau a été l’auteur ou l’instigateur.  À part exception, j’emprunte les documents pour illustrer mes propos à ces articles. 

Les pierres à cupules de Maraval (Collobrières-Var), Cahier de l’ASER, n°18, 2013

Les pierres à cupules du col des vanneaux (Collobrières-Var),Revue du Centre Archéologique du Var, 2012

Les gravures rupestres du Signal de La Lichère (Branoux-les-Taillades, Gard), Archivo de Préhistoria Levantina, Vol XXIII, Valence, 1999

Peinture et gravures pariétale dans la combe de Chenevoye (Engins, Isère), Association Patrimoine de l’Isère, culture, histoire, ?

Le rapport à l’eau de l’art post-paléolithique. L’exemple des gravures et des peintures néolithiques du sud de la France, Zephyrus, 2004

(3) Bien difficile de distinguer l’écriture à proprement parler du signe. L’écriture délivre à partir de signes un message linéaire qui répond à un ordre de haut en bas, de droite à gauche ou le contraire. L’écriture produit une parole. Le signe jamais. Il arrive à Philippe Hameau de parler aussi d’« art schématique ».

(4) On ignore encore la chronologie précise. On parle d’art « post-glacière ». Les cupules seraient l’oeuvre des communautés agro-pastorale du Néolithique en lien avec les dolmens. Par ailleurs, Philippe Hameau observe que l’on recule peu à peu l’âge d’élaboration des pétroglyphes de la Vallée des merveilles dans le parc du Mercantour, avant situées à l’Âge du Bronze.
(5) L’idole est schématisé ainsi : .Il a un sens, un bas ouvert et un haut. La forme peut être applatie sur le haut ou plus échancrée sur le bas avec un écartement des branches. Ainsi Philippe Hameau me faisait remarquer que nous observions les arceaux « à l’envers » à « Puech Mergou ». L’arceau peut être droit, couché ou inversé.

On évitera de parler de « fer à cheval » pour ne pas réveiller les légendes. À en croire celles-ci des chevaux, des saints voleraient de vallée en vallée.

Plus sérieusement, notez évidemment la convergence des formes avec nos statues menhirs.

Au niveau technique, l’arceau est le résultat d’une juxtaposition de cupules que le préhistorique égalise par un frottement. L’arceau est donc souvent punctiforme. Enfin, il est un excellent marqueur chronologique pour une datation du IV au IIIe millénaire, soit le Néolithique final.

(6) Force est de reconnaître, le point est en quelque sorte la version picturale de la cupule. Il est à noter s’il est besoin que la céramique néolithique adopte très vite des motifs géométriques. Parmi eux, les points.

(7) Sans compter que tout n’a pas été débroussaillé.

(8) On dit aussi « palettes ». On les trouve quelquefois à proximité des dolmens ou dans les grottes. Leur utilité pose question tout comme ces disques de roches fine autour des dolmens.

(9) Pour servir d’outil à creuser les cupules…

(10) Les cupules sont associées le plus souvent avec des croix (homme) ou des arceaux.Très rarement avec d’autres signes.

(11) Fouillés il y a bien des années presque tous. Il est mal commode d’en tirer quelque chose à ce jour. La proximité de dolmens ou de menhirs « non grattés » aux abords des aires de cupules est une chance à ne pas rater dans les années qui viennent pour l’archéologie. C’est une évidence.

(12) Rarement sur les orthostates.

(13) J’invite le lecteur à consulter les références bibliographiques. Mon objet n’est pas de développer cette partie complexe mais passionnante.

(14) Même remarque pour les gravures rupestres néolithiques en lien avec l’humidité et les suintements.

La contribution de Henri et Louis du CAPA au phénomène des cupules est disponible pour la modique somme de 8 euros. N’hésitez pas à nous contacter.

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I
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