En l’église Saint Eugène à Vieux, un Jugement dernier et des épisodes de la Passion nous renvoient aux croyances et dévotions du XVe siècle finissant.

L’église Saint Eugène de Vieux fait partie de la dizaine d’églises recensées dans le Tarn qui comportent des peintures murales d’origine médiévale.

Le bâtiment actuel répond à un programme de reconstruction remontant au début du XIVe siècle. Le clocher-tour, construit un peu plus récemment, au XV siècle, comporte au rez-de-chaussée une chapelle voûtée d’ogives à cavets retombants. Elle est de taille modeste. C’est là que se déploient les peintures.

Aussi, il y a de fortes chances pour que celles-ci remontent à cette période. C’est le moment où les célèbres reliques – toutes ou en partie – quittent l’église pour rejoindre la cathédrale d’Albi à l’initiative de Louis d’Amboise.

La totalité de la surface est traitée. Trois murs, un plafond et même les embrasures de la fenêtre sont décorés. Plusieurs couches picturales successives se sont superposées avec le temps. Çà et là, des effacements de pigments sont manifestes. Ce qui rend la lecture de la composition délicate. Il semble cependant, que la détérioration n’ait pas empiré depuis 1956, année où Charles Hurault, photographe des Monuments Historiques, prend les premiers clichés en noir et blanc.

On ignore pour l’instant l’historique précis des restaurations et l’origine des altérations.

La peinture la plus ancienne correspond à la première couche de badigeon. C’est elle qui nous intéresse. Elle montre une certaine fidélité aux codes iconographiques de la période considérée: la fin du Moyen Âge.

L’œuvre a valu une mesure de classement au MH en février 1908.

La lecture du récit s’effectue du mur sud vers le mur nord qui présente la Parousie. Tous les épisodes sont encadrés par des bandes colorées avec des frises.

Sur le mur sud : le Jugement dernier et les préludes à la Passion

Vue d’ensemble des peintures du mur sud pour les registres supérieur et intermédiaire.

Couronne la composition, l’archange Michel pour la Pesée des Âmes. Le soldat de dieu en armure tient la balance qui comporte de tout petits personnages. Sont-ce les âmes ?

L’archange Michel terrasse le diable. Son armure ( gantelets, cubutières, cuissardes, genouillères ) et ses chausses à la poulaine sont typiques du XVe siècle. Des ailes, on ne voit vraiment que les bordures très stylisées.

Saint Michel écrase le diable tricheur qui tire un plateau de la balance vers le bas. Il est représenté sous forme humaine mais des éléments comme les yeux brillants, les pieds fourchus avec des griffes, les crocs, les cornes, la queue, les poils rappellent sa nature bestiale. Il est de couleur ocre rouge. À lui seul, le diable représente tout l’Enfer.

À gauche des deux protagonistes centraux , un homme, privé de son sexe, à droite une femme, ils sont jambes fléchies, les mains jointes. Les ressuscités s’exposent dans leur nudité. Ils ne sont pas sans parenté avec ceux du Jugement dernier de la cathédrale d’Albi.

En arrière fond, un semis de motifs en forme de chardon est réalisé au pochoir.

Au registre inférieur, c’est l’entrée triomphale de Jésus dans Jérusalem, un jour avant la Cène. Jésus, pieds nus, est monté sur un âne bridé couvert des vêtements des disciples qui le suivent. Le Christ accomplit un signe de bénédiction avec la main droite; il porte un orbe dans la main gauche.

Jésus aux portes de Jérusalem sur un âne.

En haut, un petit homme a grimpé au sommet d’un arbre. Il taille des feuilles et crie Hosanna ! Un autre, devant le cortège royal, glisse un vêtement sous les pattes avant de l’animal .

Le cortège est accueilli par une femme devant une des portes de Jérusalem. Elle semble agiter une cloche. Est-ce une allusion à Marthe qui accueille Jésus un peu avant chez elle ? Pour tout paysage urbain, nous avons une tour circulaire crénelée couverte d’un toit.

La Cène réunit les Douze Apôtres devant Jésus. Ils ne sont pas facilement identifiables, excepté Jean l’évangéliste assoupi. Un seul convive est dessiné derrière la table et détourne la tête, désignant le Christ de la main: il s’agit de Judas. Il est plus petit. Sur la nappe, il y a des gobelets vides de vin, des pains dorés circulaires et trois poissons. Une salière est visible au-dessus de la main de Juda.

Dernier repas du Christ avec les Douze Apôtres

Jésus domine l’assemblée , il esquisse un geste de bénédiction de sa main droite et dans la gauche, il tient l’orbe. Son traitement laisse à désirer, nous en reparlerons.

Un apôtre est à l’origine d’un phylactère à la droite de Jésus.

Dernier tableau au sud: le Christ au Jardin des Oliviers. Il est accompagné de trois apôtres endormis. Il y a Pierre, Jean et Jacques le Mineur. Des anges, invisibles ici, offrent au Christ un calice à boire. C’est l’occasion d’un phylactère:  » Pater me « .

Prière dans le Jardin. Cette scène de la Passion est traitée de façon très classique. Pas d’allusion à la nuit et aux étoiles .

Sur la paroi ouest de l’église: l’Annonciation

Ce mur est percé d’une baie en arc plein cintre, ce qui réduit d’autant la composition.

En haut, se déroule l’Annonciation. L’Archange Gabriel fait face à la Vierge devant un pupitre. Un phylactère comporte « Ave Maria ». Les deux protagonistes sont séparés au niveau de la voûte par des végétaux enroulés. Une fleur à huit pétales se trouve au pinacle. En arrière fond, on observe aussi des motifs à pochoir. La fenêtre qui constitue une source de lumière est peut être un élément du dispositif iconographique.

La Vierge agenouillée face à l’Archange.

À gauche, la Trahison de Judas est détériorée. Le Christ est embrassé par Judas qui le désigne ainsi à la soldatesque. Judas est petit comme sur la pointe des pieds pour étreindre le Christ. À gauche de Jésus, il semblerait que Pierre sorte une épée de son fourreau pour trancher l’oreille de Malchus. Il y a foule, une dizaine de personnages, certains sont en arme. Un phylactère accompagne la composition

La Trahison de Judas

Sur le panneau de droite, Pilate juge le Christ. Un esclave blond lui apporte de l’eau. Un fragment de phylactère en caractères gothiques: « Innocens ego sum »

Jugement du Christ par Pilate. Un personnage à bonnet juif anime la scène.

Les embrasures de la fenêtre et le pourtour sont enrichis par une frise de feuillages et de fleurs.

Sur le paroi nord de l’église: sous le Christ, le cycle de la Passion

Dans le registre supérieur, on observe le Christ barbu dans un manteau de pourpre doublé de blanc, le Christ triomphant: la Parousie. Son manteau de pourpre lui sert d’autel. Il tend les bras sur un arc-en-ciel de couleurs. Ses mains sont percées et laissent échapper du sang. D’autres stigmates sont visibles comme sur son flanc droit. L’accent mis sur les traces laissée à la crucifixion rappelle aux fidèles que le Christ est, avant tout, un Rédempteur.

La Parousie

Il a la tête ceinte d’un nimbe orné. Autour de lui sont placés deux anges debout, les ailes déployées, ils sonnent de la trompette. Derrière les personnages, un ciel pâle est piqueté d’étoiles à six branches, pourpres. C’est le Jugement dernier.

Dans le registre central, à gauche, on assiste sous un ciel plein de nuage à la Flagellation du Christ attaché à une colonne. C’est le supplice voulu par Pilate. La tête du Christ est effacée. Il est en pagne, les pieds nus, tandis que les deux Romains sont habillés avec des chausses moulantes, dont l’une est peut être bicolore. Les chausses couvrent le pied. 

La flagellation du Christ

Au centre, on observe une scène de la Passion: la montée au Calvaire et le soutien de Simon de Cyrène à droite qui porte le bas de la croix. Un personnage à chapeau énigmatique à gauche porte une canne et accompagne le Christ.

Sur la gauche, un personnage intrigant avec un chapeau à rayure

À droite, c’est la crucifixion. Au pied du Christ en croix, figurent Marie-Madeleine, Marie et Jean. Un personnage, devant la croix, montre le Christ. Il ressemble de par ses vêtements au personnage à chapeau précédent. On retrouve la même silhouette sur la composition ouest dans la trahison de Judas.

Le plafond

Un croisement d’ogives tout en décors

Le motif ( blason ? ) de la clé de voûte, au croisement des deux arcs d’ogives, a probablement disparu. Les arcs moulurés sont peints avec une alternance de couleur blanche et brun clair.

Le plafond polychrome présente un décor de faux appareils avec parfois des motifs au pochoir. On peut le découper en quatre parties. La partie occidentale, à l’approche de la baie, présente un ciel. Il fut noir, peuplé d’étoiles à six branches jaunes. Aujourd’hui, la couleur est très dégradée. Dans un médaillon, un visage est peint dont il est difficile de cerner la nature si ce n’est qu’il participe à la représentation d’un soleil dont on repère les rayons. Cette portion de voûte est en mauvais état. Des moellons, issus d’un remontage, apparaissent en mauvaise posture.

Les rayons du soleil

La partie méridionale est décorée de faux appareils avec des fleurs à cinq pétales. Un médaillon présente un fragment de visage nimbé sur un fond noir.

Un visage s’inscrit dans un disque

La partie orientale répond à un décor en symétrie de la partie occidentale. Le visage nimbé du médaillon a quasiment disparu.

Une lecture du visage difficile.

Enfin, la partie septentrionale est ornée d’un décor de fleurs à pétales avec encore un médaillon.

On ne saurait dire quelle est l’origine de ce visage.

Rien de vraiment explicite et reconnaissable dans le dispositif mis en place. À quel titre associer ces figures ? La question reste entière.

Les vertus et les péchés

Au bas de la composition, s’affichent les vertus chrétiennes: trois panneaux au nord, deux panneaux à l’ouest et quatre au sud.

On parvient à distinguer une femme coiffée d’un chaperon. Elle tient un miroir qui la reflète. Est-ce la représentation d’un vice: la coquetterie ?

Par ailleurs, le panneau nord montre Véronique qui avait prêter un voile au Christ lors de la Passion. Celui-ci le lui rend, il est marqué de son visage: la Sainte-Face.

Ils ont mal résisté à l’usure du temps mais des indices ça et là permettent à Jean Ratier une interprétation audacieuse et intéressante. Aussi, nous renvoyons les lecteurs à son ouvrage.

Une touchante maladresse de l’âge gothique

Les visages sont répétitifs. Les traits sont indiqués par des cils, des sourcilles fins tracés au noir; par la ligne du nez et la bouche serrée à la lèvre inférieure aussi. Le Christ dans la Cène présente des traits épais. La qualité d’exécution n’est pas sans reproche. Et on ne peut pas l’imputer qu’aux dégradations engendrées par le temps.

Mais c’est encore dans les mises en perspective que les maladresses sont le plus évidentes. On l’observera avec le pupitre de la Vierge, la table de la Cène et l’arc-en-ciel de Saint Michel, entre autres..

Un repentir montre un visage et des mains donnant la sensation de la présence d’un spectre au niveau de la Montée au Calvaire.

Un visage « spectral » apparait dans la Montée au Calvaire. Grâce aux mains, on remarque qu’il appartient à la composition et n’est pas le fruit d’un recouvrement ultérieur.

La palette utilisée est la plupart du temps limitée aux ocres de la gamme des rouge. Le noir est réservé aux contours et au plafond dans les médaillons, au niveau des cheveux et dans la réalisation des phylactères. Quelquefois du vert est observable. Mais il est très altéré avec le temps. On le constate très bien au niveau de l’arc en ciel et du serviteur de Pilate.

À travers les coiffes visibles, le déploiement de cadres, l’armure de Saint-Michel, la calligraphie des inscriptions, on est dans le XVe siècle finissant.

Il y a bel et bien une unité de réalisation qui peut faire penser que l’oeuvre en question a été confiée à un seul et même peintre.

Dans sa belle unité, ce décors peint témoigne de la vitalité créative dans les campagnes au XVe siècle avant la Renaissance, déjà bien avancée en Italie et dans les grandes villes de la région.

L’étude des couches d’enduits, possible à certains endroits où ils sont conservés, pourrait nous renseigner plus précisément encore sur la nature des pigments et sur l’historique de la composition.

Un autre décor peint est visible dans une chapelle latérale sud. Celui-ci est plus récent. Il y a aussi des graffitis mais ceci est une autre histoire.

Référence à l’inventaire général : http://patrimoines.laregion.fr/fr/rechercher/recherche-base-de-donnees/index.html?notice=IA81011967

Référence base POP: https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/PA00095656

Victor Allègre, L’Art roman dans la région albigeoise, Albi, 1943, p.

Mention: DR Mendygral pour tous les clichés. Ils sont soumis à autorisation en cas de reproduction.