Dans l’attente du Ciel

Dans l’attente du Ciel

En l’église Saint Eugène à Vieux, un Jugement dernier et des épisodes de la Passion nous renvoient aux croyances et dévotions du XVe siècle finissant.

L’église Saint Eugène de Vieux fait partie de la dizaine d’églises recensées dans le Tarn qui comportent des peintures murales d’origine médiévale.

Le bâtiment actuel répond à un programme de reconstruction remontant au début du XIVe siècle. Le clocher-tour, construit un peu plus récemment, au XV siècle, comporte au rez-de-chaussée une chapelle voûtée d’ogives à cavets retombants. Elle est de taille modeste. C’est là que se déploient les peintures.

Aussi, il y a de fortes chances pour que celles-ci remontent à cette période. C’est le moment où les célèbres reliques – toutes ou en partie – quittent l’église pour rejoindre la cathédrale d’Albi à l’initiative de Louis d’Amboise.

La totalité de la surface est traitée. Trois murs, un plafond et même les embrasures de la fenêtre sont décorés. Plusieurs couches picturales successives se sont superposées avec le temps. Çà et là, des effacements de pigments sont manifestes. Ce qui rend la lecture de la composition délicate. Il semble cependant, que la détérioration n’ait pas empiré depuis 1956, année où Charles Hurault, photographe des Monuments Historiques, prend les premiers clichés en noir et blanc.

On ignore pour l’instant l’historique précis des restaurations et l’origine des altérations.

La peinture la plus ancienne correspond à la première couche de badigeon. C’est elle qui nous intéresse. Elle montre une certaine fidélité aux codes iconographiques de la période considérée: la fin du Moyen Âge.

L’œuvre a valu une mesure de classement au MH en février 1908.

La lecture du récit s’effectue du mur sud vers le mur nord qui présente la Parousie. Tous les épisodes sont encadrés par des bandes colorées avec des frises.

Sur le mur sud : le Jugement dernier et les préludes à la Passion

Vue d’ensemble des peintures du mur sud pour les registres supérieur et intermédiaire.

Couronne la composition, l’archange Michel pour la Pesée des Âmes. Le soldat de dieu en armure tient la balance qui comporte de tout petits personnages. Sont-ce les âmes ?

L’archange Michel terrasse le diable. Son armure ( gantelets, cubutières, cuissardes, genouillères ) et ses chausses à la poulaine sont typiques du XVe siècle. Des ailes, on ne voit vraiment que les bordures très stylisées.

Saint Michel écrase le diable tricheur qui tire un plateau de la balance vers le bas. Il est représenté sous forme humaine mais des éléments comme les yeux brillants, les pieds fourchus avec des griffes, les crocs, les cornes, la queue, les poils rappellent sa nature bestiale. Il est de couleur ocre rouge. À lui seul, le diable représente tout l’Enfer.

À gauche des deux protagonistes centraux , un homme, privé de son sexe, à droite une femme, ils sont jambes fléchies, les mains jointes. Les ressuscités s’exposent dans leur nudité. Ils ne sont pas sans parenté avec ceux du Jugement dernier de la cathédrale d’Albi.

En arrière fond, un semis de motifs en forme de chardon est réalisé au pochoir.

Au registre inférieur, c’est l’entrée triomphale de Jésus dans Jérusalem, un jour avant la Cène. Jésus, pieds nus, est monté sur un âne bridé couvert des vêtements des disciples qui le suivent. Le Christ accomplit un signe de bénédiction avec la main droite; il porte un orbe dans la main gauche.

Jésus aux portes de Jérusalem sur un âne.

En haut, un petit homme a grimpé au sommet d’un arbre. Il taille des feuilles et crie Hosanna ! Un autre, devant le cortège royal, glisse un vêtement sous les pattes avant de l’animal .

Le cortège est accueilli par une femme devant une des portes de Jérusalem. Elle semble agiter une cloche. Est-ce une allusion à Marthe qui accueille Jésus un peu avant chez elle ? Pour tout paysage urbain, nous avons une tour circulaire crénelée couverte d’un toit.

La Cène réunit les Douze Apôtres devant Jésus. Ils ne sont pas facilement identifiables, excepté Jean l’évangéliste assoupi. Un seul convive est dessiné derrière la table et détourne la tête, désignant le Christ de la main: il s’agit de Judas. Il est plus petit. Sur la nappe, il y a des gobelets vides de vin, des pains dorés circulaires et trois poissons. Une salière est visible au-dessus de la main de Juda.

Dernier repas du Christ avec les Douze Apôtres

Jésus domine l’assemblée , il esquisse un geste de bénédiction de sa main droite et dans la gauche, il tient l’orbe. Son traitement laisse à désirer, nous en reparlerons.

Un apôtre est à l’origine d’un phylactère à la droite de Jésus.

Dernier tableau au sud: le Christ au Jardin des Oliviers. Il est accompagné de trois apôtres endormis. Il y a Pierre, Jean et Jacques le Mineur. Des anges, invisibles ici, offrent au Christ un calice à boire. C’est l’occasion d’un phylactère:  » Pater me « .

Prière dans le Jardin. Cette scène de la Passion est traitée de façon très classique. Pas d’allusion à la nuit et aux étoiles .

Sur la paroi ouest de l’église: l’Annonciation

Ce mur est percé d’une baie en arc plein cintre, ce qui réduit d’autant la composition.

En haut, se déroule l’Annonciation. L’Archange Gabriel fait face à la Vierge devant un pupitre. Un phylactère comporte « Ave Maria ». Les deux protagonistes sont séparés au niveau de la voûte par des végétaux enroulés. Une fleur à huit pétales se trouve au pinacle. En arrière fond, on observe aussi des motifs à pochoir. La fenêtre qui constitue une source de lumière est peut être un élément du dispositif iconographique.

La Vierge agenouillée face à l’Archange.

À gauche, la Trahison de Judas est détériorée. Le Christ est embrassé par Judas qui le désigne ainsi à la soldatesque. Judas est petit comme sur la pointe des pieds pour étreindre le Christ. À gauche de Jésus, il semblerait que Pierre sorte une épée de son fourreau pour trancher l’oreille de Malchus. Il y a foule, une dizaine de personnages, certains sont en arme. Un phylactère accompagne la composition

La Trahison de Judas

Sur le panneau de droite, Pilate juge le Christ. Un esclave blond lui apporte de l’eau. Un fragment de phylactère en caractères gothiques: « Innocens ego sum »

Jugement du Christ par Pilate. Un personnage à bonnet juif anime la scène.

Les embrasures de la fenêtre et le pourtour sont enrichis par une frise de feuillages et de fleurs.

Sur le paroi nord de l’église: sous le Christ, le cycle de la Passion

Dans le registre supérieur, on observe le Christ barbu dans un manteau de pourpre doublé de blanc, le Christ triomphant: la Parousie. Son manteau de pourpre lui sert d’autel. Il tend les bras sur un arc-en-ciel de couleurs. Ses mains sont percées et laissent échapper du sang. D’autres stigmates sont visibles comme sur son flanc droit. L’accent mis sur les traces laissée à la crucifixion rappelle aux fidèles que le Christ est, avant tout, un Rédempteur.

La Parousie

Il a la tête ceinte d’un nimbe orné. Autour de lui sont placés deux anges debout, les ailes déployées, ils sonnent de la trompette. Derrière les personnages, un ciel pâle est piqueté d’étoiles à six branches, pourpres. C’est le Jugement dernier.

Dans le registre central, à gauche, on assiste sous un ciel plein de nuage à la Flagellation du Christ attaché à une colonne. C’est le supplice voulu par Pilate. La tête du Christ est effacée. Il est en pagne, les pieds nus, tandis que les deux Romains sont habillés avec des chausses moulantes, dont l’une est peut être bicolore. Les chausses couvrent le pied. 

La flagellation du Christ

Au centre, on observe une scène de la Passion: la montée au Calvaire et le soutien de Simon de Cyrène à droite qui porte le bas de la croix. Un personnage à chapeau énigmatique à gauche porte une canne et accompagne le Christ.

Sur la gauche, un personnage intrigant avec un chapeau à rayure

À droite, c’est la crucifixion. Au pied du Christ en croix, figurent Marie-Madeleine, Marie et Jean. Un personnage, devant la croix, montre le Christ. Il ressemble de par ses vêtements au personnage à chapeau précédent. On retrouve la même silhouette sur la composition ouest dans la trahison de Judas.

Le plafond

Un croisement d’ogives tout en décors

Le motif ( blason ? ) de la clé de voûte, au croisement des deux arcs d’ogives, a probablement disparu. Les arcs moulurés sont peints avec une alternance de couleur blanche et brun clair.

Le plafond polychrome présente un décor de faux appareils avec parfois des motifs au pochoir. On peut le découper en quatre parties. La partie occidentale, à l’approche de la baie, présente un ciel. Il fut noir, peuplé d’étoiles à six branches jaunes. Aujourd’hui, la couleur est très dégradée. Dans un médaillon, un visage est peint dont il est difficile de cerner la nature si ce n’est qu’il participe à la représentation d’un soleil dont on repère les rayons. Cette portion de voûte est en mauvais état. Des moellons, issus d’un remontage, apparaissent en mauvaise posture.

Les rayons du soleil

La partie méridionale est décorée de faux appareils avec des fleurs à cinq pétales. Un médaillon présente un fragment de visage nimbé sur un fond noir.

Un visage s’inscrit dans un disque

La partie orientale répond à un décor en symétrie de la partie occidentale. Le visage nimbé du médaillon a quasiment disparu.

Une lecture du visage difficile.

Enfin, la partie septentrionale est ornée d’un décor de fleurs à pétales avec encore un médaillon.

On ne saurait dire quelle est l’origine de ce visage.

Rien de vraiment explicite et reconnaissable dans le dispositif mis en place. À quel titre associer ces figures ? La question reste entière.

Les vertus et les péchés

Au bas de la composition, s’affichent les vertus chrétiennes: trois panneaux au nord, deux panneaux à l’ouest et quatre au sud.

On parvient à distinguer une femme coiffée d’un chaperon. Elle tient un miroir qui la reflète. Est-ce la représentation d’un vice: la coquetterie ?

Par ailleurs, le panneau nord montre Véronique qui avait prêter un voile au Christ lors de la Passion. Celui-ci le lui rend, il est marqué de son visage: la Sainte-Face.

Ils ont mal résisté à l’usure du temps mais des indices ça et là permettent à Jean Ratier une interprétation audacieuse et intéressante. Aussi, nous renvoyons les lecteurs à son ouvrage.

Une touchante maladresse de l’âge gothique

Les visages sont répétitifs. Les traits sont indiqués par des cils, des sourcilles fins tracés au noir; par la ligne du nez et la bouche serrée à la lèvre inférieure aussi. Le Christ dans la Cène présente des traits épais. La qualité d’exécution n’est pas sans reproche. Et on ne peut pas l’imputer qu’aux dégradations engendrées par le temps.

Mais c’est encore dans les mises en perspective que les maladresses sont le plus évidentes. On l’observera avec le pupitre de la Vierge, la table de la Cène et l’arc-en-ciel de Saint Michel, entre autres..

Un repentir montre un visage et des mains donnant la sensation de la présence d’un spectre au niveau de la Montée au Calvaire.

Un visage « spectral » apparait dans la Montée au Calvaire. Grâce aux mains, on remarque qu’il appartient à la composition et n’est pas le fruit d’un recouvrement ultérieur.

La palette utilisée est la plupart du temps limitée aux ocres de la gamme des rouge. Le noir est réservé aux contours et au plafond dans les médaillons, au niveau des cheveux et dans la réalisation des phylactères. Quelquefois du vert est observable. Mais il est très altéré avec le temps. On le constate très bien au niveau de l’arc en ciel et du serviteur de Pilate.

À travers les coiffes visibles, le déploiement de cadres, l’armure de Saint-Michel, la calligraphie des inscriptions, on est dans le XVe siècle finissant.

Il y a bel et bien une unité de réalisation qui peut faire penser que l’oeuvre en question a été confiée à un seul et même peintre.

Dans sa belle unité, ce décors peint témoigne de la vitalité créative dans les campagnes au XVe siècle avant la Renaissance, déjà bien avancée en Italie et dans les grandes villes de la région.

L’étude des couches d’enduits, possible à certains endroits où ils sont conservés, pourrait nous renseigner plus précisément encore sur la nature des pigments et sur l’historique de la composition.

Un autre décor peint est visible dans une chapelle latérale sud. Celui-ci est plus récent. Il y a aussi des graffitis mais ceci est une autre histoire.

Référence à l’inventaire général : http://patrimoines.laregion.fr/fr/rechercher/recherche-base-de-donnees/index.html?notice=IA81011967

Référence base POP: https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/PA00095656

Victor Allègre, L’Art roman dans la région albigeoise, Albi, 1943, p.

Mention: DR Mendygral pour tous les clichés. Ils sont soumis à autorisation en cas de reproduction.

Un patrimoine caché: la chapelle/oratoire de Notre Dame de Larroque

Un patrimoine caché: la chapelle/oratoire de Notre Dame de Larroque

Parce que son état suscite des inquiétudes, arrêtons-nous sur un patrimoine modeste à l’abandon. Celui de la chapelle rupestre de Notre Dame de Larroque. Elle est installée sur un domaine privé.

 

Une carte postale du début du XXe siècle montre une statue de la Vierge aujourd’hui disparue et l’installation de bancs pour les fidèles. On devine aussi un bénitier. A cette époque, la chapelle était fréquentée.

Sortie du CAPA le 28/10/2019

B. ALET ( Photos: F. TAYAC )

Aménagé(e) dans une anfractuosité de la paroi calcaire surplombant le château de Larroque, cette chapelle ou oratoire occupe une petite esplanade en avant d’un abri sous roche. Depuis l’esplanade, on peut jouir d’une belle vue sur le bourg de Larroque et, au loin, sur le site fortifié de Puycelsi.

 

L’abri sous roche a été aménagé en sanctuaire. Celui-ci s’enfonce juste de quelques mètres dans la paroi. Au-delà du porche, une terrasse est aménagée à ciel ouvert. Elle permet la célébration du culte. Le lieu n’est pas sans rappeler la grotte de Massabielle devenue célèbre à partir de 1858.

Cet oratoire fut aménagé par la famille de Tholozany au milieu du XIXème siècle, probablement entre 1852 et 1858, au temps de Léonard de Tholozany (1811-1874) et de sa femme Marie-Almodie de Martin de Viviès (1827-1892), alors propriétaires du château de Larroque. Ayant eu des enfants morts en bas-âge et/ou souhaitant avoir un enfant mâle, ils auraient fait édifier cet oratoire « pour résoudre ce problème de pro-création » (D. LODDO, 2010, p.464).

 

L’autel est composé d’un bloc sous forme de corniche avec motif à palmes. Il repose sur un support creusé de trois voutes.
Le retable porte des motifs de décoration. La pierre de consécration a été arrachée.

En dessous de l’abri sous roche, se trouve un bel autel, malheureusement dégradé par les intempéries, autel en pierre calcaire recouvert de stuc sculpté (stuc provenant probablement des carrières de gypse à plâtre des Merlins, propriété de la famille de Tholozany). Au dessus de l’autel, sur un socle calcaire, se trouvait une belle statue en pierre, aujourd’hui disparue, dédiée à la Vierge Marie. A l’arrière de l’autel, on trouve une galerie fossile de plus de 6 m de long qui a été murée pour bâtir l’autel. Plusieurs ex-votos ont été accrochés ou scellés à la paroi, dont le dernier en 1982 de Madeleine de Tholozany (1896-1991), petite-fille de Léonard et Almodie de Tholozany. L’esplanade, sur laquelle étaient installés 6 bancs, est délimitée par une balustrade ouvragée en fer forgé assez bien conservée.

 

Ex-voto sur plaque de marbre. Remerciement d’une grâce obtenue par la famille de Tholozany

 

Ex-voto de date et d’origine inconnues.

On accède à ce site rupestre insolite par un chemin, aujourd’hui enfriché, bâti avec murs de soutènement. Ce chemin arrive jusqu’à un bel escalier monumental de 30 marches, débouchant à l’entrée de l’esplanade où se trouve une grosse cloche encore en fonction.

Il y avait une messe (privée ?) pour l’Assomption le 15 août en l’honneur de la Vierge Marie et une procession annuelle en septembre à laquelle participaient les habitants de Larroque et d’autres venus de plus loin. Ces cultes se sont arrêtés il y a moins de 40 ans vers 1985.

 

La petite cloche a conservé tous ses attributs: battant, robe, joug.

Sources :

D.
LODDO (2010) Gents del païs gresignhol , p.464

G.
FREUND (2000) Le château de Larroque, in Remparts et Chemins n°
127, p.6

Aux abords de la route: la cabane du cantonnier

Aux abords de la route: la cabane du cantonnier

Elle se cache derrière un inextricable maquis à l’amorce d’un virage, sur un versant qui surplombe un fossé: c’est la cabane du cantonnier de la D87 qui traverse la Grésigne du nord au sud. La trace – l’une des plus discrète qui soi – consiste en un trou creusé, le traouc del loup aux abords de la route.

Les vestiges de forme semi circulaire ne révèlent rien de bâti aujourd’hui. Il en allait peut être autrement il y a un demi siècle où un mur en pierres sèches accompagnait la structure couverte de grandes lauzes Source: Mendygral

Construite avec l’autorisation de l’ingénieur des Ponts et Chaussées, la cabane, souvent en pierre sèche, servait d’abri en cas d’intempéries mais surtout à remiser le matériel du cantonnier : faux, croissant, fourche à cailloux, pioche, masse en fer, cordeau d’une vingtaine de mètres et brouette en métal.

Le creusement et l’entretien des fossés ont eu raison de la cabane du cantonnier. De celle-ci et des centaines d’autres qui bordaient nos routes. Dans le Tarn, les mentions à ce genre de construction sont rares et précieuses.

Au-dessus, un exemple corrézien de cabane encore bien conservé. Il peut correspondre à notre cabane de la Grésigne. Source: Blog d’Éliane  » Rien de trop… En tout la mesure « 

Ces cabanes sont institutionnalisées en 1816. Elles sont construites et entretenues par le cantonnier et par ses successeurs. Celle-ci de plan circulaire, s’inscrit dans quelques mètres carrés seulement mais les modèles ne sont pas uniques. Ils différent selon les périodes et la nature des lieux.

« Y-en-a qui tiennent le haut du pavé moi, je tiens le bas du fossé » Fernand Raynaud

Le cantonnier est un personnage haut en couleur de nos campagnes jusque dans les années cinquante. Un sketch de Fernand Reynaud témoigne à son encontre d’une bonne part de mépris. Le cantonnier y est raillé pour sa paresse et sa simplicité d’esprit. Mais est-ce lui rendre justice ?

Les archives départementales 3 O relatives au Répertoire méthodique de la voirie communale  et de rares travaux historiques présentent au cours du XIXe siècle un tout autre personnage.

Dévolu à l’entretien des routes sur un canton (un tronçon autour d’une dizaine de kilomètres), il va devenir un véritable agent de l’administration: efficace et courageux au même titre que le facteur.

Si le cantonnier ne fait jamais grève comme le remarque Fernand Raynaud, ce n’est pas parce qu’il est satisfait de sa condition mais plutôt parce qu’il exerce son travail en solitaire. Il a peu de lien avec ses semblables si ce n’est «  le piqueur », son supérieur, très peu enclin à la compréhension. Les autorités administratives et les ingénieurs des Ponts-et -Chaussées s’empressent d’installer toute une hiérarchie avec des grades et des classes dont le seul point commun est celui d’être mal payé.

Si le cantonnier est présenté comme bébête et diminué, c’est qu’il est souvent issu des couches les moins privilégiées du paysannat. Il appartient à ceux qui n’avaient pas assez de terre pour vivre. Quant au niveau d’instruction : pour lui, juste le minimum scolaire. On l’oblige à savoir lire et écrire qu’en 1882, preuve que durant un siècle, le cas n’était pas si fréquent.

Le cantonnier, ce tir au flan …

Chaque cantonnier est pourvu d’une brouette, d’une pelle de fer. Sa tenue, très normée, évolue au fil du temps. D’abord, il porte un chapeau de feutre à fleur de lys sur une plaque de cuivre sous la Monarchie, puis le bonnet et la casquette, plus républicains. Il est revêtu d’un gilet-veste de couleur bleue et d’un pantalon large qui lui couvre bien la cheville.

Source: http://cartesanciennes.centerblog.net/137-cantonnier

Mais le plus étonnant encore réside dans la rumeur qui veut que le cantonnier soit paresseux et rêveur. Oui, il n’aurait de corne qu’au menton qu’il posait tranquillement toute la journée sur son manche de pelle. Un regard sur les règlements présente une réalité toute autre, voir à l’opposé. Celui de 1835 retient l’attention. Le travail attendue par ses autorités de tutelle sidère par son ampleur et sa précision.

En résumé, il s’agit de damer, déblayer, déneiger, curer, empierrer, réparer la route. Prévenir les utilisateurs d’éventuelles anomalies. Le cas échéant porter assistance aux voituriers lors d’accidents. Bref, il est partout où la route s’abîme, par tous les temps. En été : 78 h de travail par semaine. Un jour chômé le dimanche et encore… quand il n’y pas d’urgence. En hiver, le lever et le coucher du soleil rythment ses journées. En plus, le travail est dangereux. Les accidents ne manquent pas même si un guidon sert à signaler sa présence sur la route

Mauvaise réputation

Souvent, le cantonnier peut compter sur l’aide des habitants. Une aide obligatoire qui correspond à l’ancienne corvée. Entre autres, celle de rassembler en bord de route des tas de pierres pour l’entretien de la voie. À charge au cantonnier, grâce à un anneau de six centimètres de diamètre, de juger si elles sont acceptables. Pour les riverains, il fallait donc casser des cailloux au risque de payer une taxe. On imagine les réticences des propriétaires à accomplir cette servitude. On imagine aussi les discussions à n’en plus finir avec le cantonnier seul à même de valider le travail. Au-delà, le cantonnier vérifie si les propriétaires n’empiètent pas sur la chaussée ou n’y prélèvent pas de la terre.

Il doit tout consigner dans un petit carnet destiné à son supérieur hiérarchique. Est-ce la cause de son piètre succès d’estime ? Très certainement.

Le terme « cantonnier » disparaît peu à peu du langage. Avec l’arrivée du goudron, ses attributions et son action changent. L’appellation « cantonnier » est même remplacée par celle d’  » accoroutiste  » à l’orée du XXIe siècle. Du petit cantonnier des chemins vicinaux, il ne reste plus grand’chose. On lui a même rasé sa cabane.

Un cantonnier dans et aux abords de la Grésigne fut Lucien Kurgoale de Sainte-Cécile-du-Cayrou. Il avait la responsabilité du tronçon est / ouest de la D8 entre Grand Baraque et La Cadène vers Loubers. On reconnaissait le cantonnier à son chapeau normé qui portait écrite sa fonction.

Livres consultés

Denis Glasson, Les cantonniers des routes. Une histoire d’émancipation, L’Harmattan, 2014

Daniel Loddo, Gents del país gresinhòl, Cordae, La Talvera, 2010

La Chronique du Musée des Berthalais, Novembre 2017

Thierry Couet, Transports et voies de communication au XIXe siècle, la route, Archives départementales du Tarn, 1994

Insolite: deux pierres d’autel à Vieux

Insolite: deux pierres d’autel à Vieux

 

Une des deux pierres d’autel à l’aspect caractéristique observées à Vieux en l’église Saint- Eugène. En bas, le cachet d’un prélat.

L’église Saint-Eugène à Vieux est riche de ses peintures murales polychromes mais ce sont, dans un tas de pierres sans intérêt, deux pavés pas comme les autres qui ont retenu notre attention.

En grès, ils sont caractéristiques d’une époque et chargés de symboles.

Ces deux pavés carrés sont des pierres d’autel.

La pierre d’autel est une pierre consacrée, de dimensions réduites, encastrée dans la table d’autel. Elle présente généralement, les caractéristiques de la table dans laquelle elle est intégrée avec un sépulcre et des croix de consécration.

Les pierres d’autel remplacent dès la fin du XVIe siècle les autels portatifs pour permettre de célébrer à l’intérieur de l’église à d’autres endroits comme les chapelles, les collatéraux, les piliers de la nef, des messes votives en petit comité.

Sur l’autel majeur, on ne peut célébrer qu’une messe par jour. À une époque cela ne suffit pas.

Cette pierre d’autel peut porter sur la face, la tranche ou au revers la date de sa consécration et le nom de celui qui l’a consacrée. La pierre est souvent enveloppée dans un linge en lin ciré : le chrémeau d’autel.

À propos des pierres d’autel de Saint-Eugène, elles sont gravées de quatre croix aux quatre angles et d’une croix centrale. Sur une des pierres, est encore présent le cachet de cire de l’archevêque qui l’a consacrée. Son blason est difficilement reconnaissable mais le collier d’ordre avec les insignes de dignité qui entourent l’écu, comme le chapeau à large bord et la croix de procession à double traverse, sont très visibles.

Ces deux pierres d’autel ont été mises à l’abri dans une des chapelles de l’église Saint-Eugène de Vieux.

Il s’agit peut être Charles Le Goux de la Berchère, archevêque d’Albi entre 1687 et 1703, célèbre pour ses compte rendus de visites pastorales .

 

Cachet cylindrique en cire du sceau de l’archevêque d’Albi. Il est d’usage officiel et symbolise la personnalité juridique du prélat. Par sa discrétion, celui-ci a échappé aux décrets de 1791 et 1792 qui demande de les faire disparaître en les rayant, les grattant ou les brûlant.

 

Assez reconnaissable, le collier, sorte d’ornement extérieur à l’écu indique le rang et la dignité du prélat. Un début de chapeau est visible avec sa cordelière à quinze houppes. Ces sortes de nœuds varient en fonction du rang : quinze pour l’archevêque, dix pour l’évêque et moins pour les autres. La croix aussi varie selon la dignité: double traverse pour l’archevêque, simple traverse pour l’évêque.

 

Un exemple d’armoirie : les armoiries familiales de Charles Le Goux de la Berchère.
Blasonnement:  » d’argent, à une tête de more de sable bandée d’argent, accompagnée de trois molettes de gueule ». Le blason est ici entouré du collier d’ordre qu’on va retrouver chez tous les dignitaires religieux.

L’homme de Néandertal redécouvert

L’homme de Néandertal redécouvert

L’homme qui jouait avec les stalactites

 

C’est la célèbre grotte de Bruniquel – bientôt classée à l’inventaire des Monuments Historiques – qui fut à l’ordre du jour de la sortie du samedi 19 janvier. Nos amis Denise et Michel Soulier nous servirent de guides. Leur volonté de transmettre force le respect. Après deux heures de visite, nous voilà devant un bien étrange monument.
Un mystérieux dispositif au fond de la grotte. Dessin d’Éric Le Brun – elebrun.canalblog.com Source: Archéologia, n° 545(2016)
La cavité perce les calcaires surmontant l’Aveyron. Longue de plus de 400 mètres, elle forme une vaste galerieoblongue quasi parallèle à la vallée. Son entrée d’origine aujourd’hui obstruée oblige à maintes contorsions. Deux passages très étroits et des cônes d’éboulis rendent l’accès compliqué. Pas de quoi décourager les plus motivés pour autant.
Ensuite, la progression est plus facile. Elle se déroule entre deux ficelles tendues afin d’éviter les piétinements. Les sols en argile sont, le plus souvent, encore vierges et recèlent des traces précieuses.
C’est une suite de petits lacs d’eau claire parsemés de calcite flottante en pellicule légère, de draperies translucides, de sublimes plafonds hérissés de fistuleuses, de colonnes de stalactites quelquefois rougies par l’oxyde de fer.
C’est aussi le lieu de dizaines d’anciennes bauges à ours. Des pans de parois sont lacérés par des griffades et ce jusqu’à plus de deux mètres de haut.
Griffade de plantigrade. Photo Michel Soulier
Trace de plantigrade. Photo Michel Soulier

 Une architecture spectaculaire loin de la lumière du jour

Mais le plus intéressant est ailleurs. En cette grotte, il y a une trentaine d’années, les membres de la Société spéléologique de Caussade découvrent des accumulations de concrétions de forme circulaire à plus de trois cents mètres de l’entrée. Notre guide, Michel Soulier, et le préhistorien François Rouzaud établissent alors le premier plan précis des lieux. À cette occasion un os d’ours brûlé est daté. Première surprise : le résultat obtenu nous emmène autour de – 47 000 ans. Autrement dit, au plus loin que le carbone 14 puisse dater.
À cette période, seul l’homme de Néandertal est présent dans la région. La communauté scientifique déstabilisée est sceptique devant le résultat. Et puis une autre découverte focalise l’attention : celle de la grotte Chauvet. Avec le décès de François Rouzaud, le site tombe dans un profond sommeil.

Néandertal à la conquête des entrailles de la terre

Il faut attendre 2013 pour que Jacques Jaubert, de l’université de Bordeaux, et une équipe reprennent l’étude avec le résultat retentissant de nouvelles datations.
L’accumulation observée depuis des années s’avère bel et bien une construction édifiée en stalactites. Elle peut se résumer à deux ellipses tangentes (A et B) et quatre autres structures moins évidentes (C, D, E et F). La longueur des concrétions est calibrée autour d’une trentaine de centimètres. Autant de signes qu’elles ont bien été choisies, sélectionnées parmi d’autres. Il y a l’embarras du choix dans la grotte.
Relevé de la structure. La recherche, n° 521 (2017)

 

Les parois des deux ellipses sont constituées d’une à quatre rangées de stalactites. De ci, de là, elles sont placées presque verticalement. Cinq grandes stalagmites appuyées contre le cercle extérieur de la construction ont pu avoir un rôle d’étai, tandis que des petites stalagmites renversées vers le bas servent de cales pour tenir l’édifice.
Le dispositif montre une démarche de véritable architecte. Des traces de feu (“points de chauffe”) sont présentes dans les six structures. Imaginer que des rites et des cérémonies s’y soient déroulés est légitime. En tout cas, plusieurs tonnes de matériaux ont été déplacés. Un système d’éclairage a été mis en place.
On retrouve des types d’aménagement similaires dans d’autres grottes comme celles de Chauvet, d’Enlène, des Trois Frères, de La Grama en Espagne mais toutes sont attribuées à l’homme de Cro-Magnon, à l’homo sapiens.
La grotte de Bruniquel tranche avec celles-ci car la datation des concrétions révèle un âge proche de 176 500 ans ! Il s’agit de l’œuvre de Néandertaliens, et même de Néandertaliens précoces puisque la forme classique de cette espèce du genre “homo” n’apparaît vraiment qu’à 150 000 ans. Cent soixante-seize milles ans, et le résultat est difficilement contestable. La datation uranium-thorium employée par l’équipe fait actuellement référence partout.
Les perspectives sont énormes. Il y en aura pour tout le monde. Tandis que la grotte est scannée en 3D, il faut noter le passage d’un paléoichnologue (spécialiste des traces), géologue, préhistorien, spéléologue. Autant dire, la cavité est loin d’avoir livrée tous ses secrets. Par chance, la fièvre de la découverte passée, l’équipe de Michel Soulier a su préserver la fragilité de la cavité. Elle constitue aujourd’hui un potentiel d’études remarquables.

 

Néandertal était aussi un artiste

 

Preuve est faite que les Néandertaliens s’aventurent dans les grotte au plus profond de la terre. Cela n’allait pas de soit il y a quelques années.
« L’absence de toute trace de préoccupation esthétique ou morale s’accorde bien avec l’aspect brutal de ce corps vigoureux et lourd, de cette tête osseuse où les fonctions végétatives et bestiales prédominent sur les fonctions cérébrales » écrivait Marcellin Boule, anthropologue français. Nous étions au début du XXᵉ siècle.
En 120 ans de recherche, la vision de l’homme de Néandertal à l’anatomie si particulière a bien changé. Ce Quasimodo brutal primitif est devenu presque un artiste. Déjà les abondantes traces matérielles (souvent des outils) laissées durant sa longue histoire démontrent des activités intellectuelles variées et élaborées. Taillé certes pour affronter les environnement les plus hostiles, Néandertal enterre ses morts, joue de la flûte, aime les couleurs et ne mange pas que de la viande. De quoi éroder plus d’un cliché.
Avec la grotte de Bruniquel, il gagne définitivement une conscience symbolique.

Aux grottes des Battuts: grand nettoyage automnal

Aux grottes des Battuts: grand nettoyage automnal

 Enfin, place nette aux « Battuts »
Samedi 29 et dimanche 30 septembre et la matinée du samedi 6 octobre 2018
Grotte des « Battuts ». Un premier travail de vidage et de tri avait été effectué fin août. 
Restait le plus gros.
Deux journées et une petite matinée ont suffi pour nettoyer le site des grottes* des « Battuts » sur la commune de Penne. À chaque fois, le beau temps fut de la partie, ce qui rendit l’opération plus facile. Celle-ci, prévue de longue date,  se déroula dans une atmosphère sympathique mais concentrée étant donnée la nature dangereuse des lieux.
L’opération s’imposait à cause des risques d’incendie et la pollution que généraient des produits toxiques à l’état dégradé comme des médicaments, des produits de vaisselle ou des crèmes de protection…
Un travail d’équipe.
Un constat s’imposa bien vite. L’ASCA était « taillée » pour l’opération. Sa compétence, sa mobilisation furent totales; son ingénierie tout à fait adaptée. Le CAPA participa, plus modestement, mais avec le sérieux qui le caractérise. L’occasion était idéale de relier concrètement ces deux associations, dont les objectifs diffèrent, mais dont les ambitions sont loin d’être opposées. Histoire de montrer qu’archéologie et spéléologie peuvent faire bon ménage.
Une tyrolienne, montée pour l’occasion, achemina progressivement les sacs remplis de détritus en contre-bas, dans la vallée, sur une distance de 50 mètres.

 

Les sacs avant la descente. Les déchets ont préalablement fait l’objet d’un tri

Falaise impressionnante des « Battuts » avec filin tendu pour la descente des sacs.

Descente d’un sac

Plus délicat… un frigo !

Bien sûr, certains en profitent pour s’amuser.
Les sacs, en bas, avant la deuxième étape.

La deuxième étape: une pleine benne.
Quelques moments furent particulièrement délicats, comme la descente acrobatique du réfrigérateur.
Au total, plus d’une tonne d’ordures finirent dans la benne transportée à la déchetterie de Penne (Tarn).

La Dépêche du Midi couvrit l’événement. Ce qui nous valut la visite de quelques curieux.

Pour finir, il apparait que le cas des ermites « à la Carcenac » dont nous avons déjà parlé dans un article précédent **  n’est pas isolé. Les grottes, qui surplombent la rive droite de l’Aveyron, deviennent l’habitat temporaire d’individus en quête de logement. Il n’est pas besoin de remonter au Moyen Âge : vérification faite, maints abris rocheux restent, en 2018, un refuge pour les populations les plus touchées par la pauvreté et la précarité.

Notes

* et abris

** https://capa-archeo.blogspot.com/2016/11/insolite-le-quotidien-dun-ermite-penne.html