L’homme qui jouait avec les stalactites

 

C’est la célèbre grotte de Bruniquel – bientôt classée à l’inventaire des Monuments Historiques – qui fut à l’ordre du jour de la sortie du samedi 19 janvier. Nos amis Denise et Michel Soulier nous servirent de guides. Leur volonté de transmettre force le respect. Après deux heures de visite, nous voilà devant un bien étrange monument.
Un mystérieux dispositif au fond de la grotte. Dessin d’Éric Le Brun – elebrun.canalblog.com Source: Archéologia, n° 545(2016)
La cavité perce les calcaires surmontant l’Aveyron. Longue de plus de 400 mètres, elle forme une vaste galerieoblongue quasi parallèle à la vallée. Son entrée d’origine aujourd’hui obstruée oblige à maintes contorsions. Deux passages très étroits et des cônes d’éboulis rendent l’accès compliqué. Pas de quoi décourager les plus motivés pour autant.
Ensuite, la progression est plus facile. Elle se déroule entre deux ficelles tendues afin d’éviter les piétinements. Les sols en argile sont, le plus souvent, encore vierges et recèlent des traces précieuses.
C’est une suite de petits lacs d’eau claire parsemés de calcite flottante en pellicule légère, de draperies translucides, de sublimes plafonds hérissés de fistuleuses, de colonnes de stalactites quelquefois rougies par l’oxyde de fer.
C’est aussi le lieu de dizaines d’anciennes bauges à ours. Des pans de parois sont lacérés par des griffades et ce jusqu’à plus de deux mètres de haut.
Griffade de plantigrade. Photo Michel Soulier
Trace de plantigrade. Photo Michel Soulier

 Une architecture spectaculaire loin de la lumière du jour

Mais le plus intéressant est ailleurs. En cette grotte, il y a une trentaine d’années, les membres de la Société spéléologique de Caussade découvrent des accumulations de concrétions de forme circulaire à plus de trois cents mètres de l’entrée. Notre guide, Michel Soulier, et le préhistorien François Rouzaud établissent alors le premier plan précis des lieux. À cette occasion un os d’ours brûlé est daté. Première surprise : le résultat obtenu nous emmène autour de – 47 000 ans. Autrement dit, au plus loin que le carbone 14 puisse dater.
À cette période, seul l’homme de Néandertal est présent dans la région. La communauté scientifique déstabilisée est sceptique devant le résultat. Et puis une autre découverte focalise l’attention : celle de la grotte Chauvet. Avec le décès de François Rouzaud, le site tombe dans un profond sommeil.

Néandertal à la conquête des entrailles de la terre

Il faut attendre 2013 pour que Jacques Jaubert, de l’université de Bordeaux, et une équipe reprennent l’étude avec le résultat retentissant de nouvelles datations.
L’accumulation observée depuis des années s’avère bel et bien une construction édifiée en stalactites. Elle peut se résumer à deux ellipses tangentes (A et B) et quatre autres structures moins évidentes (C, D, E et F). La longueur des concrétions est calibrée autour d’une trentaine de centimètres. Autant de signes qu’elles ont bien été choisies, sélectionnées parmi d’autres. Il y a l’embarras du choix dans la grotte.
Relevé de la structure. La recherche, n° 521 (2017)

 

Les parois des deux ellipses sont constituées d’une à quatre rangées de stalactites. De ci, de là, elles sont placées presque verticalement. Cinq grandes stalagmites appuyées contre le cercle extérieur de la construction ont pu avoir un rôle d’étai, tandis que des petites stalagmites renversées vers le bas servent de cales pour tenir l’édifice.
Le dispositif montre une démarche de véritable architecte. Des traces de feu (“points de chauffe”) sont présentes dans les six structures. Imaginer que des rites et des cérémonies s’y soient déroulés est légitime. En tout cas, plusieurs tonnes de matériaux ont été déplacés. Un système d’éclairage a été mis en place.
On retrouve des types d’aménagement similaires dans d’autres grottes comme celles de Chauvet, d’Enlène, des Trois Frères, de La Grama en Espagne mais toutes sont attribuées à l’homme de Cro-Magnon, à l’homo sapiens.
La grotte de Bruniquel tranche avec celles-ci car la datation des concrétions révèle un âge proche de 176 500 ans ! Il s’agit de l’œuvre de Néandertaliens, et même de Néandertaliens précoces puisque la forme classique de cette espèce du genre “homo” n’apparaît vraiment qu’à 150 000 ans. Cent soixante-seize milles ans, et le résultat est difficilement contestable. La datation uranium-thorium employée par l’équipe fait actuellement référence partout.
Les perspectives sont énormes. Il y en aura pour tout le monde. Tandis que la grotte est scannée en 3D, il faut noter le passage d’un paléoichnologue (spécialiste des traces), géologue, préhistorien, spéléologue. Autant dire, la cavité est loin d’avoir livrée tous ses secrets. Par chance, la fièvre de la découverte passée, l’équipe de Michel Soulier a su préserver la fragilité de la cavité. Elle constitue aujourd’hui un potentiel d’études remarquables.

 

Néandertal était aussi un artiste

 

Preuve est faite que les Néandertaliens s’aventurent dans les grotte au plus profond de la terre. Cela n’allait pas de soit il y a quelques années.
« L’absence de toute trace de préoccupation esthétique ou morale s’accorde bien avec l’aspect brutal de ce corps vigoureux et lourd, de cette tête osseuse où les fonctions végétatives et bestiales prédominent sur les fonctions cérébrales » écrivait Marcellin Boule, anthropologue français. Nous étions au début du XXᵉ siècle.
En 120 ans de recherche, la vision de l’homme de Néandertal à l’anatomie si particulière a bien changé. Ce Quasimodo brutal primitif est devenu presque un artiste. Déjà les abondantes traces matérielles (souvent des outils) laissées durant sa longue histoire démontrent des activités intellectuelles variées et élaborées. Taillé certes pour affronter les environnement les plus hostiles, Néandertal enterre ses morts, joue de la flûte, aime les couleurs et ne mange pas que de la viande. De quoi éroder plus d’un cliché.
Avec la grotte de Bruniquel, il gagne définitivement une conscience symbolique.